Tsunami: 10 ans après

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Le 26 décembre 2004, une vague gigantesque s'abat sur le Sud de la Thaïlande. Dix ans après ce tsunami, les traces physiques
 de la catastrophe s’atténuent tandis que le souvenir demeure toujours aussi présent.

Ce matin-là, Lay est partie comme chaque jour avec son matériel. Elle vit à Nam Kem, près de la côte ouest du Sud de la Thaïlande, à quelques kilomètres des plages de Khao Lak. Lay fait des massages à domicile. Elle ne gagne pas grand-chose, mais cela lui permet d’élever ses deux enfants.

Des bateaux dans le ciel

"J’étais chez un client quand des cris dans la rue ont attiré mon attention: 'il y a de l’eau!' J’ai pensé que les habitants du quartier voulaient prévenir du passage d’un vendeur ambulant mais les cris ont continué." Quand Lay est finalement sortie vérifier ce qui se passait, la vague s’abattait sur la zone: "J’ai vu les bateaux qui volaient dans le ciel et je me suis mise à courir."

Tout est dévasté par la puissance de l’eau. Blessée à la jambe par une moto emportée par le courant, Lay est ralentie et trouve refuge dans une maison. Elle croit y mourir noyée mais est finalement sauvée in extremis par le ressac de la vague. Lay n’a alors qu’une idée en tête: retrouver ses enfants. "Quand je suis rentrée à la maison, celle-ci était détruite et mes voisins étaient morts, mais pas de trace de mes enfants parmi les corps." Lay écume alors les temples de la région. "Tout le monde pleurait autour de moi". Elle retrouvera ses deux enfants et son mari et finira par être relogée par le gouvernement après une errance de huit mois sans maison. Aujourd’hui, elle vit seule dans une pièce devenue son foyer depuis dix ans. Son mari est mort et ses enfants sont partis loin. L’un d’eux purge une peine de prison pour trafic de drogue. La vie a repris laissant la petite femme sur le bord du chemin, traumatisée. "Certains soirs, lorsqu’il y a de l’orage, je peux entendre la mer. Ces sons m’effraient encore aujourd’hui."

Qu'en est-il de la communauté si soudée après la catastrophe? "Cela fait dix ans que le tsunami a ravagé nos côtes, explique le père Suwat, responsable de l’aide sociale distribuée par l’Église. Aujourd’hui, les Thaïlandais ont retrouvé leurs réflexes individualistes." Pa Lay reste à la marge, traumatisée et dépendante de ceux qui veulent bien s’intéresser à elle.

Les migrants, de nouvelles victimes

Si la majorité de ceux qui ont vécu le tsunami vivent encore avec la peur d’une nouvelle catastrophe, la situation de Pa Lay est exceptionnelle. À l’inverse, pour Madame Wovachat, mère de cinq enfants, femme de pêcheur et elle-même ramasseuse de coquillages, le tsunami n’a pas engendré de traumatisme irréversible. "En tant que pêcheurs, nous sommes habitués à la mer. Après le tsunami, nous sommes retournés pêcher sans peur. Quand vous expérimentez une telle catastrophe, vous êtes ensuite en mesure de prédire si cela se reproduira. Vous pouvez observer les signes annonciateurs." Pas de peur donc, mais des dégâts matériels importants et de grosses difficultés financières pour y faire face: "Nos installations de pêche ont été totalement détruites par la vague. Et comme les habitants de la région refusaient de manger du poisson de peur que ceux-ci se soient nourris des cadavres, impossible de gagner suffisamment d’argent pour reconstruire."

Là encore, ce sont les ONG et les aides sociales distribuées sur le terrain qui permettront à cette famille de s’en sortir, grâce au microcrédit, et de tirer un trait définitif sur cette catastrophe. Dix ans après, tout cela n’est plus qu’un mauvais souvenir que la plupart des Thaïlandais aimeraient oublier, rappelle Monseigneur Joseph Prathan, évêque de la région, particulièrement actif dans le traitement des questions sociales engendrées par le tsunami. "Aujourd’hui, l’enjeu de la région n’est plus la prise en charge des réfugiés climatiques mais le soutien des populations de migrants qui affluent en masse dans le Sud de la Thaïlande". Sur ce point, l’évêque rejoint le nouveau gouvernement de Bangkok qui a déjà annoncé de nouvelles réformes de l’administration pour faciliter l’enregistrement des migrants et leur accès au travail.

Mais, comme bien souvent, la volonté politique a du mal à s’appliquer de manière efficace sur le terrain. Il faut dire que la région est complexe et concentre de nombreux intérêts divergents. Historiquement, la zone Sud de la Thaïlande est une région riche qui a vu l’essor et le développement de l’industrie du pays. Son intérêt économique repose également sur la présence de nombreuses destinations touristiques phares comme Phuket et ses îles environnantes. Proche de la frontière Birmane, la zone attire de plus en plus de migrants certains de trouver un emploi dans les industries de la pêche, dans les nombreuses plantations d’hévéas ou encore dans les chantiers de constructions immobilières.

Plantation d'hévéas. Crédit: Antoine Besson.

 

Une force de travail illégale victime de nombreux abus et trafics et pourtant essentielle à l’économie locale. "Après le tsunami, certaines réalités ont été portées à notre connaissances dans le milieu des migrants et à propos de trafics d’êtres humains qui nous ont convaincus que l’aide sociale devait à tout prix se maintenir dans cette région très marquée!" Dix ans après la catastrophe, le problème n’est plus de venir en aide aux Thaïlandais éprouvés par le tsunami mais plutôt d’enrayer le développement des structures mafieuses souterraines qui profitent des populations les plus faibles et les plus démunies.

L’école pour s’affranchir des réseaux

Aung Thang est l’un de ces migrants birmans qui sont la proie privilégiée des réseaux. Il est entré illégalement en Thaïlande par bateau, il y a près de vingt ans. Pourtant, cela ne fait que quatre ans qu’il a un passeport temporaire qui lui donne un semblant d’existence légale dans le pays où il travaille. Grâce à ce document, il peut désormais aller à l’hôpital et envoyer ses quatre enfants à l’école thaïe.

Aung Thang travaille dans les plantations d’hévéas, à proximité de la ville de Takua Pa. Il est le chef de la petite communauté des migrants de la région. C’est grâce au réseau d’aide du DISAC (centre d’aide sociale du diocèse) qu’il a pu obtenir ses papiers sans passer par un traducteur payant: "Souvent, les migrants font appel à des intermédiaires pour leurs démarches administratives car ils ne parlent pas thaï. Ce faisant, ils sont complètement dépendants de cette personne qui en profite pour multiplier par dix ou plus le prix des démarches. Parfois aussi, nous faisons totalement confiance à nos employeurs pour s’en occuper. Certains profitent de cette situation pour faire pression sur les migrants et différer le paiement des salaires. D’autres consentent à faire des prêts avec 10 à 20% d’intérêts."

Très vite, les migrants se retrouvent prisonniers de dettes insolvables et cela d’autant plus qu’ils sont les premiers à pâtir de la situation économique peu florissante du pays. "En vingt ans, le prix de l’hévéa est passé de 1,80 bath le kilo à 0,45 bath, s’inquiète Aung Thang. De nombreuses plantations ont déjà fermé laissant les travailleurs sans ressources. Nous-mêmes qui avons encore la chance de pouvoir travailler, nous ne sommes pas sûrs de gagner assez pour renouveler nos papiers l’année prochaine."

À Phuket, même discours chez les migrants employés sur les bateaux de pêche. À trente sur un bateau, ils doivent partager une seule cabine prévue pour six ou sept personnes au maximum. Les conditions de vie à bord sont proches de l’esclavage, mais ils s’accrochent: "Les familles restées à terre ont besoin de cet argent", explique un employé sous couvert d’anonymat. Patong, lui, a trouvé une place dans un chantier de construction. Il vit avec sa famille dans un camp, au pied d’un immeuble en chantier. Le travail ne manque pas et le logement est assuré par l’employeur: quatre planches de contreplaqué, un toit de tôle, de l’eau et de l’électricité pour tout confort. La paie par contre aurait tendance à se faire attendre. Cela fait déjà six mois que Patong n’a rien touché.

Les migrants birmans travaillent dans des condition proches de l'esclavage. Crédit: Antoine Besson.

Aller à l’école pour s’affranchir des influences extérieures

Las de cette vie, Aung Thang comme Patong rêvent de revenir en Birmanie. Pas d’ambition extraordinaire pour ces hommes habitués aux travaux rudes et au confort précaire: "Nous ne demandons que des revenus corrects et réguliers pour survivre et envoyer nos enfants à l’école. Malheureusement, la Birmanie ne peut pas encore nous offrir cette stabilité", confie Tata, un jeune Birman élevé en Thaïlande par ses parents migrants. Tata nourrit l’espoir que, comme lui, les enfants des migrants puissent aller à l’école et ainsi s’affranchir des influences extérieures en dépassant les barrières de la langue.
Au moment de quitter la famille de Tata, une pluie battante de mousson s’abat sur la plantation. Une brume s’élève de la terre épaisse, recouvrant le paysage paradisiaque telle une mer de coton: hévéas, palmiers à huile et habitations disparaissent. Comme un voile qui tombe sur une réalité sociale un peu trop gênante pour la Thaïlande moderne.

Ce reportage a initialement été publié dans le magazine Enfants du Mékong, numéro 185, novembre-décembre 2014.

 

Photo de Une: À Khao Lak, un monument symbolisant la vague commémore les 10 ans de la catastrophe. Crédit: Antoine Besson. 
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer