Pourquoi les donateurs doivent aussi financer les frais de fonctionnement des ONG

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Financer des projets d’intérêt public vous expose à bien des dilemmes. Pour maximiser l’impact de leur argent, les donateurs privilégient la plupart du temps les financements qui arrivent directement sur le terrain, aux bénéficiaires, plutôt que les frais de fonctionnement des sièges des organisations (frais administratifs, communication, fundraising, loyer, salaires, etc.).

Le syndrome du sac de riz

Faut-il ainsi se cantonner à financer le sac de riz, cette aide alimentaire distribuée au bénéficiaire? Généralement appliquée par les bailleurs publics, qui ne financent que 5% à 10% des frais administratifs, cette logique pose de sérieux problèmes aux ONG: acheminer un sac de riz induit évidemment des coûts logistiques ou managériaux.

Contre-productif en terme d’impact, ce mode de financement est même résolument contradictoire avec les critiques classiques adressées aux ONG sur l'utilisation de l'argent donné. Il faut savoir que les ONG sont extrêmement contrôlées, dans la mesure où elles font appel à la générosité du public.

Quid des frais de fonctionnement dans le secteur privé?

Le secteur privé, prompt à dénoncer la mauvaise gestion ou les mauvaises performances des ONG en matière de ratio frais administratifs/frais opérationnels, montre pourtant des ratios qui feraient tâche dans un comparatif avec les ONG. Dans le prix à la vente d’une voiture ou d’un téléviseur, trouve-t-on seulement des coûts de productions et 10% de frais administratifs (sans même ici s’intéresser à la marge)? Nous posons-nous seulement la question?

Quid des frais de recherche et développement, de communication et marketing, d’administration générale, de représentation, d’immobilier, de ressources humaines et leur fidélisation, de formation, de séminaires, etc.? Ces dépenses, jugées légitimes pour le secteur privé, ne le sont-elles plus pour le secteur de la solidarité?

S’il paraît évident que le bon fonctionnement institutionnel d’une ONG est un prérequis au même titre que pour une entreprise, c’est principalement du côté de son expertise qu’il faut chercher lorsqu’on s’intéresse à son impact réel. Cette expertise se manifeste principalement par le fait d’être là où il faut quand il le faut pour délivrer, avec les stratégies et compétences adaptées, ce qu’il faut, aux bonnes personnes. Mais à quel prix?

Des professionnels expérimentés et fidèles = des salaires à payer

Premièrement, l’ONG doit pouvoir compter sur des professionnels expérimentés, formés et qui restent dans l’ONG, ceci impliquant un investissement à long terme. En outre, le secteur étant très concurrentiel, les personnes expérimentées se font rares et l’un des défis du secteur est de pouvoir retenir son personnel après l’avoir formé à ses frais.

Deuxièmement, l’expérience et la compétence d’une ONG est aussi celle de l’institution elle-même, développée grâce à l’évaluation et à la capitalisation sur ses interventions passées. Elle requiert des mécanismes organisationnels institués, des structures et des méthodes, et donc le temps et l’argent pour les mettre en place et les faire fonctionner.

Cette expertise doit ensuite être matérialisée dans des guidelines (instructions) et autres documents de référence, et être incarnée par des services performants de support expert au sein des sièges.

Donner au secteur humanitaire les moyens d’être plus pertinent

Ainsi, un travail annexe d’évaluation, de recherche et développement est nécessaire pour que les interventions évoluent, pour remettre en question les stratégies et méthodologies dépassées et ainsi améliorer les fonctionnements. On reproche souvent au secteur humanitaire un manque de pertinence et d’efficacité, mais lui donne-t-on vraiment les moyens de faire le nécessaire travail de fond pour s’améliorer?

Troisièmement, être au bon endroit et au bon moment requiert une liberté d’action, opérationnelle comme politique, pouvoir faire les évaluations de besoins librement, faire une veille sur les pays, maintenir un dispositif réactif en prévision des crises ou encore structurer des mécanismes de préparation à l’urgence et avoir des stocks pré-positionnés.Tout cela coûte cher et est impossible quand seul le sac de riz est financé. Cela requiert un matelas financier qui permet flexibilité et réactivité. L'ONG doit donc pouvoir disposer librement d'une partie de ses fonds. 

L’indépendance financière, le prix de l’efficacité

Les ONG les plus inventives et performantes, les plus réactives et pertinentes, sont celles qui bénéficient d’une indépendance financière et sont ainsi capable de déployer leurs équipes dans les phases critiques de crises humanitaires.

Elles disposent d'un pôle recherche qui alimente la réflexion et l’innovation, et sortent ainsi des schémas préconçus, remettant en question les injonctions des donateurs principaux. Elles développent leur propre savoir-faire, leur propre approche et leurs propres méthodes d’intervention.

Ainsi, pour maximiser l’impact de ses donations, ce n’est pas seulement le sac de riz qu’il faut financer mais toute la machine qui est en mesure de définir que c’est bien un sac de riz qu’il faut distribuer, à cet endroit, à ce moment-là et à cette personne. C’est une question d’impact immédiat mais surtout d’impact à long terme.

Intégrer un facteur capital-risque dans le choix des financements solidaires

Il faut donc accepter un certain niveau de confiance envers l’ONG choisie, qui utilisera les fonds pour répondre de manière pertinente et efficace à cette crise mais qui le sera ainsi, tout autant, lors de la prochaine crise ou dans un autre contexte.

Cette confiance donnée n’est pas forcément aveugle; l’analyse de l’utilisation des fonds d’une ONG hors opérations est en effet cruciale pour faire le tri entre ce qui est nécessaire et pertinent et ce qui ne l’est pas. Si cette analyse est compliquée à réaliser pour des personnes ou structures non-professionnelles du milieu humanitaire, le recours à du conseil spécialisé peut y pallier.

Il serait d’ailleurs légitime d’attendre du secteur privé une vraie compréhension de la nécessité de financer compétences, capitalisation, indépendance et expertise, ou plus encore, d’intégrer et accepter un facteur capital-risque dans le choix des financements solidaires.

 

 

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