Dans les pas d'un street marketeur

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Vous les avez forcément croisés dans les rues fréquentées des centres villes. Rencontre avec Vincent, l'un de ces collecteurs de fonds pour ONG.

Sac de randonnée sur le dos, pochette à la ceinture, Vincent Bertrand est harnaché pour six heures de récolte de fonds. Nous sommes boulevard Saint-Michel, une artère bondée toute l’année, au cœur de la capitale.

Dernier outil de l’attirail de ce "street marketeur" - aussi appelé recruteur de donateurs- de 25 ans, le sourire. Il va en décocher à volonté toute la journée avec un seul but: recruter des donateurs pour l’association Aides qui finance la lutte contre le sida.

Grâce à lui et aux autres petites mains du marketing de rue, l’ONG a récolté près de 900.000 euros de dons en 2007. Si cette somme ne représente que 10% du total des dons encaissés par Aides cette année-là, elle est importante car les donateurs signent pour un prélèvement régulier.

"Je suis entré dans ce métier par hasard, en me faisant recruter dans la rue", se souvient Vincent. Il est alors embauché par ONG Conseil, une entreprise qui fournit des recruteurs de donateurs aux grandes ONG françaises.

"On devient vite accro"

Pour entrer à ONG Conseil, aucun diplôme n’est nécessaire. Il suffit d’un entretien d'évaluation des connaissances des associations. On demande d’être tolérant, apte à travailler en groupe et de savoir réagir à l’agressivité éventuelle des passants. "Je pensais faire ça un ou deux mois mais on devient vite accro", constate le jeune homme, encore à l’affût de la générosité des passants 18 mois après son embauche. Il est même devenu chef d’équipe pour un salaire d’environ 1500 euros nets par mois.

Son métier, il le considère comme "gratifiant". "C’est un plaisir de rencontrer des gens, on prend l’air et puis on travaille pour une cause internationale". Après un an et demi de pratique au service d’ONG aussi variées que Handicap International, WWF, Action contre la faim ou Médecins du monde, Vincent est bien rodé pour aborder les gens et tenter de les convaincre de faire des donations chaque mois.

Sexe et humour

Il a plusieurs formules accrocheuses en réserve qu’il abat en fonction du public. "Vous avez un peu de temps ? On va parler de sexe, d’éjaculation…", demande-t-il l’œil malicieux à un couple.

Humour, jeux de mains à profusion ou provocation gentillette, le street marketeur s’autorise tout. Mais attention "je n’ai rien à vendre, je ne suis pas payé au rendement", prévient Vincent. Il désigne d'ailleurs les cotisants à Aides comme des "personnes qui veulent agir". "Je suis là pour proposer aux gens d’agir contre le sida, et surtout pas pour les culpabiliser", précise-t-il. En bon chef d’équipe, il nous livre le b.a.ba du recruteur de donateur. Explications en images :    

Ce jour-là, Vincent et ses collègues sont postés devant une bouche de métro, par 30 degrés à l’ombre.

Les passants oscillent entre l’indifférence, la gêne voire la fuite lorsque s’approchent d’eux les tee-shirts aux couleurs de l’ONG. Des passants, des passants, toujours des passants. Aborder 35 personnes en une heure et n’obtenir l’attention que d’une seule, voilà le difficile quotidien du street marketeur. De quoi devenir dingue? Non, selon Vincent.

Et pour se rassurer, il se livre à un petit calcul : "depuis le début de ma mission chez Aides, j’ai recruté 4000 personnes qui donnent 10 euros chaque mois".

Si Vincent n'est jamais essouflé dans sa course, c’est parce que la question du sida lui tient particulièrement à cœur. "Dans ma famille, des gens sont décédés du sida et il y a aussi des homosexuels. Or Aides lutte contre le sida et l’homophobie". Pour lui, travailler pour ONG Conseil et Aides va donc au-delà du job temporaire qu'il a pratiqué à de multiples reprises. "Si l’on ne voit pas l’application concrète de ce travail, on n’est pas honnête et donc c’est impossible de faire cette mission", confie-t-il.

La fin de la matinée approche. L’une des membres de l’équipe Aides s'approche de Vincent, l’air préoccupé. Elle explique qu’elle n’a recruté personne en deux heures. "Je l’ai rassurée. Le métier est comme ça, parfois on a trois personnes en 10 minutes, et parfois on n’a personne en une journée", détaille le chef d’équipe.

Cicatrice

Parfois aussi, les recruteurs se heurtent au racisme et à l’homophobie. "On se rend compte qu’il y a beaucoup d’idées préconçues sur le sida et l’homosexualité", constate Vincent Bertrand. "Une fois, à Nice, un homme m’a écrasé la main en me disant 'bonjour le pédé du sida'", raconte le jeune homme en montrant une cicatrice à l'un de ses doigts.

A l’opposé, il y a les gens compréhensifs. Une dame refuse poliment la sollicitation de Vincent. "Merci, je suis au courant. Mon fils est séro et sa tri marche bien", dit-elle en souriant. Vincent décode: "son fils est séropositif et sa trithérapie marche bien". Le métier, c’est également cela. "J’aime aussi lorsque des jeunes viennent nous poser des questions sur le sida. On fait un peu de prévention, dans la limite de ce que l'on sait".

La matinée se termine, c’est l’heure de la pause. Vincent enfile un t-shirt sans logo. Il remercie Youphil de l’avoir suivi sans oublier de lancer avant de se quitter: "Et vous ? Vous cotisez à Aides?"

Retrouvez l'intégralité de notre dossier:

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer