Les fondations territoriales, un nouveau contrat social?

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Retour sur l’émergence de la community foundation "à la française", ces fondations qui réunissent les acteurs d'un territoire pour en défendre les projets.

De la Corse à Lille, en passant par l’Aveyron ou l’Alsace, une forme de fondation fleurit dans les provinces de France. Portée par les pouvoirs publics, des particuliers, des entreprises, elle revisite un modèle né, il y a un siècle aux Etats-Unis, la community foundation (ou fondation de communauté)et s’attache à réunir tous les acteurs d’un territoire, au bénéfice de l’intérêt général local. 

Des fondations qui s'appuient sur des communautés

C’est en 1914, à Cleveland, que serait née la première community foundation
américaine (la Cleveland Foundation est aujourd’hui la seconde plus
importante community foundation américaine en termes d’avoirs). Initiative
d’un banquier local, elle a pour vocation de recueillir des dons et de les
redistribuer à des associations caritatives de la région.

Rapidement, l’idée émerge ailleurs: Californie, Chicago... et elle passe les frontières en 1921 pour gagner le Canada. Elle n’en restera pas là. Un siècle plus tard, les community foundations ont conquis les cinq continents, même si les Etats-Unis prévalent toujours avec près de 900 community foundations sur leur territoire sur les 1700 que compte la planète.

Au fil de la démocratisation, un modèle se dessine (voir encadré). Ces fondations s’enracinent dans une population, une communauté, définie par
une zone géographique, un bassin d’emploi, une majorité religieuse... Une
communauté qui se retrouve "autour de bannières d’identification fortes, comme
peuvent l’être les universités aux Etats-Unis par exemple, et surtout dans une même
envie de vivre ensemble"
, souligne Béatrice de Durfort, Déléguée générale
du Centre Français des Fonds et Fondations (CFF) qui œuvre depuis quelques
années pour le développement de community foundations "à la française".

Un leadership pour soutenir les causes prioritaires du territoire

Ce modèle est celui d’un catalyseur de philanthropie locale au profit du
développement local. La community foundation met en relation des projets
ayant besoin de ressources, qu’elle identifie, priorise et met en avant, avec
des donateurs particuliers, entreprises, autres fondations... Généraliste, plus
souvent simplement distributrice (ne mettant pas en place de programmes
propres), elle s’impose comme un acteur clé de la cohésion sociale territoriale. Le fameux leadership, cher aux Anglo-Saxons. Au cœur des problématiques
locales, elles assument souvent un important rôle de plaidoyer pour porter
leurs causes prioritaires... Et leur influence, leurs réseaux, sont parfois tels que
certaines parviennent à modeler les politiques publiques de leur territoire.

En Europe, au fil des décennies, le modèle s’exporte et s’adapte, en fonction
des spécificités locales et, particuliérement, du rôle de l’État. Il se développe au
Royaume-Uni. En Allemagne, il explose depuis quelques années. En Italie, il prend
corps depuis une dizaine d'années sur les bases de la privatisation des Caisses d’Épargne. Dans les anciens pays du bloc soviétique, il se répand pour pallier la faiblesse des États après la chute du Mur de Berlin...

Et en France? "Nous sommes un peu à la traîne", note Béatrice de Durfort. La tradition d’un État très interventionniste et centralisé n’a pas favorisé de telles initiatives. Mais les courants de baisse des budgets de l’État, de décentralisation et de développement d’une générosité privée plus précise, en quête d’impact tangible, ouvrent désormais la voie.

En version française: la fondation territoriale

Quelles pistes pour les community foundations à la française? D’abord un
nom. Car fondation "communautaire" et son dérivé "communautarisme" portent
de lourdes connotations dans l’Hexagone. "Quand nous avons commencé à nous pencher sur la question du développement de ce modèle en France, nous avons opté pour ‘fondation territoriale’, explique Béatrice de Durfort. Mais c’est une appellation non contrôlée!". De fait, une poignée de fondations sont déjà autoproclamées"territoriales", avec en tête de file la Fondation de Lille initiée dès la fin des années 90 par Pierre Mauroy, alors maire de la ville.

La mission de ces nouveaux acteurs territoriaux? Comme leurs grandes sœurs
anglo-saxonnes, elles œuvrent en faveur de l’intérêt général, de manière large,
sur leur territoire, et repèrent des projets (souvent modestes, qui ne savent
pas comment communiquer auprès des philanthropes privés ou récolter des
subventions publiques) qu’elles mettent en relation avec des donateurs locaux,
(particuliers, des entreprises ou d’autres associations et fondations). "Ce n’est pas toujours facile de savoir à qui donner de la façon la plus opportune, affirme Béatrice de Durfort. Avec les premières fondations territoriales en France, nous ne sommes qu’au début de la définition de ce qui pourrait devenir une forme de bien commun. Un actif en partage, sur un territoire. À la fois lieu de l’inventaire des gens à soutenir et de professionnalisation, de compétence, pour ceux qui veulent donner."

Quelle place pour les collectivités locales dans ce modèle?

Au-delà de ces missions, restent de nombreuses questions. Celles relatives aux
territoires d’abord: sur quel bassin de population s’appuyer? Quel sentiment
d’appartenance exalter? Des questions relatives à la gouvernance ensuite, avec pour mots d’ordre autonomie et transparence. Alors que les collectivités territoriales
manifestent un intérêt croissant pour l’outil, quelle place leur réserver dans le
modèle sans pour autant qu’elles n’y doublonnent leurs politiques? Quel rôle
également pour les élites locales afin qu’elles portent la fondation, sans s’en
emparer? Quels moteurs seront les universités, en "ré-ancrage" sur leurs territoires
depuis la loi relative à leur autonomie?

Se pencher sur les initiatives déjà menées ailleurs permettra de trouver des
pistes de réponses plus précises. Mais le terreau est là, le mouvement est
engagé. Rien ne s’oppose à ce qu’il prenne une large ampleur pour, peu à
peu, réinventer le contrat social.

 

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Cet article a été publié en mai 2011. 

Crédit photo: hlkljgk/Flickr.

 

 

 

 

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