Sommet sur le climat: "Les chances d'obtenir un accord contraignant sont très faibles"

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Maître de conférence en économie, chercheuse à l’université Toulouse II et membre du conseil scientifique d'Attac, Geneviève Azam est aussi une militante écologiste qui attend de pied ferme la COP21 qui aura lieu à Paris en décembre 2015.

Lors de ce sommet climatique mondial, parfois présenté comme celui de la "dernière chance", elle espère que sera signé un accord réellement contraignant pour les Etats mais aussi pour les grandes entreprises polluantes.

Pour elle, la COP21 ne doit pas être une nouvelle démonstration d’impuissance face à l’inexorable avancée du réchauffement climatique.

Youphil.com: Copenhague, Cancun, Doha, Durban, Varsovie… Les sommets mondiaux pour lutter contre le changement climatique sont une succession d’échecs. Le sommet climatique de Paris est-il celui de la dernière chance?

Geneviève Azam: La COP21 n’est certainement pas un sommet intermédiaire, elle doit déboucher sur un accord, même s’il ne prend effet qu’à partir de 2020. Elle est d’autant plus importante que le sommet de Durban (en Afrique du Sud) en 2011 devait aboutir à un accord pour 2015, mais il a échoué. Mais ce n’est pas notre dernière chance, c’est une erreur de présenter cela comme ça. Cette formule engendre la fatalité, la même que celle qui a suivi le sommet de Copenhague, que nous présentions déjà comme le sommet de la dernière chance.

Un accord certes, mais quel doit être son contenu?

Il y a plusieurs enjeux. L’un des débats qui court depuis Copenhague est celui des différents niveaux de responsabilité des pays dans le réchauffement climatique. Il faut mettre en place des contraintes différentes selon les niveaux d’imputabilité. Depuis 2009, les pays industrialisés remettent en cause leur responsabilité et leur dette historique. Selon eux, la donne a changé et les pays émergents, qui ont emprunté le même modèle hautement polluant, ont aussi leur part de responsabilité. De leur côté, les pays émergents veulent bien se sentir responsables à condition qu’on leur reconnaisse des besoins que nous n’avons plus. 
Ensuite, il faut que cet accord soit contraignant. Or, ce sont bien ces contraintes que refusent aujourd’hui les pays industrialisés et certains pays émergents comme la Chine. S’il n’y a pas d’accord contraignant, les pays décideront eux-mêmes de leurs objectifs de diminution des émissions et il y a de grandes chances qu’ils ne soient pas suffisants.

Le troisième enjeu est celui du financement de la transition. Il faut trouver des financements pour aider les pays les plus pauvres à s’adapter aux transformations. Ces aides doivent être innovantes. On peut penser à des financements de marchés qui n’aient rien à voir avec le public, trop soumis à la santé financière des États. Comme, par exemple, le marché des "obligations-catastrophe"’ (autrement appelés "cat bonds") qui est en train de se construire autour des risques de catastrophes naturelles.

Vous parlez de financement innovant, est-ce que le marché carbone représente une solution d’avenir pour financer la transition écologique?

Le marché carbone répond à la logique de financiarisation de la nature. Au lieu d’obliger les entreprises à payer, on leur a permis d’échanger des droits à polluer en espérant que le marché déterminerait un prix du carbone. Mais c’est un échec total car le prix de la tonne de CO2 est très faible, volatil et pas du tout incitatif.

Le marché du carbone s’est vraiment construit comme une finance autonome déconnectée de la logique des émissions de gaz à effet de serre. La perspective de diminution des émissions a été perdue de vue au profit de produits dérivés, de la spéculation et des fonds financiers.
L’Europe veut réformer ce marché mais nous, chez Attac, nous sommes pour sa suppression. Cependant, dans un objectif transitoire, nous tolérons que les États se mettent d’accord pour fixer un prix plancher en-dessous duquel le prix de la tonne ne pourrait pas descendre. Mais dans ce cas, ce n’est plus un marché, seulement une décision politique.

Pensez-vous, au regard de la puissance du lobby des firmes transnationales, qu’il soit encore possible de leur imposer des cadres stricts?

Il est évident que les chances d’avoir un accord réellement contraignant sont très faibles. Dans les négociations sur le climat, il y a un lobby très important des groupes énergétiques. Leur pouvoir s’est considérablement affirmé. Tant qu’ils auront ce poids, rien ne sera possible. Nous savons d’ailleurs que cette COP organisée par le gouvernement français sera en partie financée par des entreprises privées.
La COP de Varsovie, en 2013, était totalement sous la coupe des grandes entreprises énergétiques: des banderoles publicitaires étaient affichées partout. Si bien que toutes les ONG ont quitté les négociations.

Il est temps de s’organiser partout où nous sommes car la question du climat traverse tous les domaines de l’activité humaine. Il faut modifier notre regard: nous ne sommes pas seulement des victimes, nous avons le pouvoir d’agir collectivement au lieu de s’en remettre avec fatalisme à des experts. Nous sommes la première génération à savoir que si nous ne faisons rien maintenant, nous allons droit dans le mur. Il n’y aura pas d’accord contraignant sans insurrection citoyenne.


Photo: Geneviève Azam en 2008. Crédit photo: David Monniaux
 
Cet article a été mis à jour le 29 novembre 2014.
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