Julien, forcé à l'exil loin de sa fille

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Fuir son pays lorsqu’on y est persécuté, c’est souvent risquer sa vie. C’est aussi tout laisser derrière soi, parfois même ses enfants. Comment se reconstruire lorsque l’on sait sa fille ou son fils là même où l’on était en danger? Comment faire venir sa famille dans son pays d’accueil? Ce sont des problématiques auxquelles des milliers d’exilés sont confrontés en France. Julien*, réfugié congolais de 27 ans, est dans cette situation. Il n’a pas revu sa fille de 10 ans depuis son arrivée, en avril 2013.

Nous le rencontrons au centre d’hébergement pour réfugiés de la Cimade, à Massy (Essonne), où il vit depuis le mois de février 2014. Costaud, souriant, en jean et T-shirt moulant, Julien participe à l'organisation du pique-nique géant qui aura lieu le lendemain. Toute l’équipe du foyer est mobilisée pour l'organisation de ce déjeuner prévu dans le cadre de la 14e Journée mondiale du réfugié. Meena, travailleuse sociale, décharge les nappes à carreaux rouges et blancs qui viennent d’être livrées. Carolina et Nora, deux jeunes bénévoles allemandes, installent une tente sur la pelouse du grand jardin. Julien les aide avec entrain. Son enthousiasme dissimule bien le parcours douloureux qui l’a conduit jusqu’ici, à 6000 kilomètres des siens.

"Je me suis réveillé dans une camionnette, entouré de personnes décédées"

Lorsqu’il a dû quitter la République démocratique du Congo, Constance*, sa fille, est restée à Kinshasa. Elle vit chez ses parents à lui, qu’il a également été contraint de laisser, ainsi que son frère. "J’ai pu leur dire au revoir la veille de mon départ, lorsqu’ils sont venus m’apporter des vêtements dans la maison où j’étais caché", explique-t-il sur un banc entouré d’arbres. Julien était séparé de la mère de Constance, et s’occupait lui-même de sa fille. Quand il a fui son pays, comme souvent dans ce genre de situation, c’était en urgence et pour sauver sa peau: "Si je suis vivant, c’est par miracle. Je ne vois pas d’autres mots, s’émeut-il encore. Je suis une personne qui devait mourir."

Activiste des droits de l’Homme spécialisé dans les droits de l’enfant et la lutte contre la torture au sein d’une ONG locale, il affirme avoir été arrêté arbitrairement: "Je possédais des informations contre ‘l’un des leurs’, j’étais devenu une personne dangereuse". C’est à "ceux qui dirigent le pays" que Julien fait référence.  Il évoque la suite des événements - des "souvenirs douloureux"- d’une voix pressée: "On m’a emmené dans une cellule où j’ai passé cinq jours. J’y ai subi des tortures et j’ai fini par perdre connaissance. Quand je me suis réveillé, j’étais dans une camionnette, entouré de personnes décédées. J’ai compris que si j’étais là, c’était parce que l’on me croyait mort."

Au centre, Julien, réfugié congolais. Crédit photo: Lucien Marin.
 

Il marque une pause. Un petit garçon s’est approché, Julien l’installe sur son banc. Il lui fait signe de rester silencieux. Son ton est affectueux. "J’ai réalisé que la camionnette s’approchait du fleuve, lieu où l’on jette les corps dont on veut se débarrasser, reprend-il. Grâce au bruit des cailloux sous les roues, j’ai pu estimer que l’on roulait à faible allure, et j’ai sauté. Je me suis caché derrière des bateaux abandonnés. Ils m’ont recherché, mais ils ne m’ont pas trouvé." C’est, avec Dieu, la générosité de quelques personnes que Julien remercie aujourd’hui. Celle de l’inconnu qui l’a soigné et lui a payé le transport jusqu’à Kinshasa. Celle aussi de l’ami, rencontré sur Facebook, qui l’a hébergé à son arrivée en France.

"Je lui expliquerai tout lorsqu’elle sera ici"

C’était pourtant compliqué: "Il habitait chez ses parents et sa mère ne voulait pas m’héberger. Mais comme elle travaillait de nuit, il me faisait dormir dans la maison. Le problème, c’est que je devais partir très tôt le matin, et que je ne pouvais pas rester le week-end. Je passais des nuits dans des gares et des métros." À partir du mois de septembre, Julien découvre le numéro d’appel d’urgence du Samu social (115) et trouve de nouveaux moyens d’hébergement: foyers, hôtels Balladins...

C’est en janvier 2014 que Julien obtient le statut de réfugié et, le mois suivant, une chambre au foyer de Massy. Le contact avec sa fille, il le garde par téléphone: "Je préserve le lien, je la dispute si elle fait des bêtises..." Elle ne connaît pas les raisons du départ de son père: "Les enfants parlent sans se rendre compte, et si l’information remontait, elle pourrait être en danger. Je lui expliquerai tout lorsqu’elle sera ici. Elle comprendra."

Il poursuit actuellement des démarches pour que sa fille le rejoigne en France. "Nous avons des liens très forts... Et je veux m’occuper de son éducation." Julien a bon espoir. Et de bonnes raisons d’être optimiste: si la demande de droit d’asile est un processus difficile (le taux global d’admission au statut de réfugié s’élevait à 24% en 2013, selon l’Assemblée nationale), la procédure de rapprochement familial est théoriquement plus simple.

99 euros et le billet d’avion à payer

Selon la Cimade,"le regroupement familial est de plein droit pour les réfugiés". En clair, la seule condition est de prouver le lien de filiation. Il y a, en revanche, "un délai de traitement qui peut atteindre sept ans, déplore Jermain, travailleur social au centre de Massy. On a connu des cas où l’enfant est décédé avant que la démarche ait pu aboutir." 

Tout cela présente également un coût financier qui peut constituer un véritable obstacle pour les familles. L’enfant doit notamment posséder un passeport. Ce n’est pas le cas de la fille de Julien, qui doit maintenant envoyer de l’argent à Kinshasa pour en créer un. "Il faut aussi 99 euros par personne en monnaie locale, et payer le billet d’avion, ajoute Jermain. Imaginez lorsqu’il y a quatre enfants à faire venir..." Des frais que de nombreux réfugiés ne peuvent pas avancer. "Et peu d’associations ont actuellement les moyens d’aider financièrement pour cette démarche." Pour cette raison notamment, trouver un travail en France est souvent une urgence pour ces réfugiés.

Mais "l’angoisse que provoque la séparation est parfois telle qu’elle les empêche de se concentrer sur autre chose", fait remarquer Meena. Parmi les cas les plus douloureux, il y a ceux des parents qui sont sans aucune nouvelle de leurs enfants. Outre l’impact psychologique d’une telle situation, l’absence de contact peut bloquer la procédure administrative: "Il faut que l’enfant (ou le conjoint) se présente lui-même à l’ambassade française du pays où il se trouve, et fasse une demande de visa au titre du rapprochement familial", explique encore Jermain.

"Les jeunes apprennent plus rapidement la langue que leurs parents"

Mais les difficultés ne s’arrêtent pas au moment des retrouvailles. Carolina, qui a essentiellement travaillé avec des demandeurs d’asile, insiste sur le décalage qui se crée entre les parents exilés et leurs enfants: "Les jeunes apprennent souvent plus rapidement la langue que leurs parents. Ils deviennent indispensables pour les démarches administratives de la famille." 

Une dépendance qui peut également se manifester dans la sphère de l’intimité: "Je me souviens d’une petite fille de 8 ans qui devait accompagner sa mère chez le gynécologue pour faire la traduction", raconte la bénévole. "Ce bouleversement des rôles conduit parfois à une inversion du rapport d’autorité, analyse encore Carolina. On voit des enfants qui, en grandissant, 'abusent' de cette situation. J’ai connu une autre fillette qui contredisait ses parents sur l’éducation de son petit frère. Quand la maman disait quelque chose, elle passait derrière et réfutait les paroles de sa mère."

"Je n’avais jamais songé à venir vivre en Occident"

Francophone, Julien ne connaîtra certainement pas ce genre de difficultés. Mais s’il se réjouit de l’enseignement dont pourra profiter sa fille en France "au niveau des langues et des nouvelles technologies", il souligne que ce n’est pas un pays qu’il a choisi. "Je me suis retrouvé en France parce que c’est là que j’ai eu l’opportunité d’aller en premier. Franchement, je n’avais jamais songé à venir vivre en Occident. En dehors de l’ONG dans laquelle je travaillais, je faisais des activités, notamment de la danse, et j’avais de nombreux contacts dans le milieu des arts vivants. Je participais à l’organisation d’un festival. Toutes ces activités me permettaient de bien m’en sortir financièrement."

À la Cimade, Julien retrouve ses repères. "Ici, je suis dans un milieu proche de celui dans lequel j’évoluais, je participe à de nombreuses activités proposées par le centre." Il s’en va rejoindre l’équipe qui monte encore quelques tentes pour le pique-nique de demain. Le petit garçon, qui est resté très sage à côté de lui, suit chacun de ses pas.

> Jermain, travailleur social au centre d'hébergement pour réfugiés de Massy, nous fait visiter le foyer où réside Julien:

*Les prénoms ont été changés
 
Crédit photo: Lucien Marin.
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