Ekaterine Kurdadze, réfugiée à Paris, loin des menaces de Tbilissi

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Ekaterine Kurdadze, journaliste géorgienne de 45 ans, a dû fuir son pays sous les menaces de plusieurs gouvernements oppresseurs. Elle vit depuis 2010 en France, et a enfin pu trouver ce qu’elle a longtemps espéré pour son pays: la liberté d’expression et le respect de la démocratie. Aujourd’hui à l’abri, dans un pays qu’elle considère comme un "modèle", c’est avec le sourire qu’elle revient sur son histoire, pourtant semée d’embûches. Entre ses mains, une pile de journaux abîmés par son difficile périple pour rejoindre Paris. Sur les photos, elle pointe du doigt son mari, rédacteur en chef de Chansi ("Chance" en français), premier journal indépendant géorgien publié, et des politiciens qui les ont soutenus.

Ekaterine Kurdadze, de son nom de jeune fille Grdzelidze, a rencontré son mari, Bondo Kurdadze, au sein de la rédaction du célèbre journal géorgien, Akhalgazdra Komounisti: "C’est à l’âge de 16 ans que je leur ai envoyé mon premier papier, qui leur a beaucoup plu!" Deux ans après, une fois ses études en faculté de philologie terminées à Tbilissi, sa ville natale, elle intègre l’équipe de journalistes où travaille Bondo, et cumule son travail avec des émissions à la radio géorgienne. "Nous nous sommes mariés deux ans plus tard, en 1988, et avons créé Chansi l'année suivante, en pleine époque soviétique. Mon mari a pris une part active au sein du mouvement national de libération", rappelle-t-elle. Quelques mois après la proclamation d’indépendance du pays en 1991, Edouard Chevarnadze est nommé chef d’Etat: "Un régime autoritaire, auquel nous étions opposés." Le début d’une vie pour le moins mouvementée pour le couple.

"C’était le plus libre des journaux"

Passages à tabac et menaces de mort viennent alors se mêler au quotidien de son mari. Dormir la nuit devient de plus en plus difficile. Durant dix ans, l’équipe de Bondo Kurdadze soutient l’arrivée au pouvoir de Mikheil Saakachvili, qu’ils connaissent bien. "Cet homme avait travaillé avec nous quelque temps, nous avions appris à l’apprécier, et nous l'avons même soutenu", raconte Ekaterine Kurdadze. "Mais le pouvoir change les hommes, et en 2005, après un an à la tête de l’Etat, Saakachvili a pris le contrôle de dizaines de petits médias géorgiens."

Elle et son mari lancent alors un nouveau journal indépendant, Lettres à Micha (surnom donné à Mikheil Saakachvili). Les menaces de mort reprennent de plus belle, et les manifestations s’intensifient dans le pays. "La vie est devenue de plus en plus compliquée. Mon mari et ses collègues se sont fait battre plusieurs fois par de petits groupes armés. Je me souviens d’un homme, sur le toit du Parlement, avec un masque noir et un énorme objectif qui filmait les personnes venues acheter Lettres à Micha, que je me chargeais de diffuser dans la rue grâce à des dons de concitoyens. On tentait de nous mettre la pression. J’étais fière, c’était le plus libre des journaux."

"Vive la liberté!"

En 2009, alors que les ponts sont coupés avec la Russie, ils parviennent à vendre 100.000 exemplaires du journal. "Le gouvernement a été agacé et des policiers déguisés s’en sont pris aux collègues de mon mari, qui a même été embarqué de force dans une jeep par des inconnus. Ces derniers ont menacé de s’en prendre à nous si le journal continuait à exister." Avec leur fils Nika et leurs deux filles Mariam et Barbara, la priorité devient la sécurité. En 2010, direction l’Ukraine et la ville de Kiev. "Les tensions ont persisté et le gouvernement géorgien est monté en pression à cause d’une allocution publique de mon mari", se souvient Ekaterine Kurdadze.

De nouveau recherchés, ils décident de fuir en Hongrie. "Non loin du village où nous avions posé nos valises se trouvait la rivière Tissa, qui sépare les deux pays. Nous avons acheté un canot en caoutchouc. Une nuit, je suis montée dedans avec mes deux filles. Mon mari et mon fils se sont mis dans l’eau, à nager pour pousser le bateau. Bondo, atteint de problèmes cardio-vasculaires, s’est soudainement trouvé paralysé. Il est resté miraculeusement en vie." Après une nuit passée en forêt, ils rejoignent un village et demandent de l’aide pour appeler un taxi. Mais c'est la police qui vient les chercher. Ekaterine Kurdadze et sa famille sont emmenés dans un camp fermé, où ils restent pendant quatre mois. "Tout ce qui se passait là-bas était suspect, le service d’immigration ne nous expliquait rien. Dans la cour où jouait Barbara, il y avait des serpents. Nous nous sentions vraiment en danger." Avec dix autres personnes, ils fuient le camp et parviennent à rallier Vienne, en Autriche, avant un cours passage en Italie. C’est le 4 octobre 2010 qu’ils arrivent à Paris, terre d’asile pour de nombreux Géorgiens depuis 1921, quand l'armée russe avait envahi leur pays.

Les sentiments sont alors indescriptibles pour Ekaterine Kurdadze et sa famille. "J’ai enfin pu crier ‘Vive la liberté!’. La France est pour nous un modèle de démocratie", s’exclame-t-elle, des étoiles dans les yeux. Un court instant, elle venait de revivre ce moment, synonyme de "nouvelle vie, de nouveau départ". Mais impossible de savoir où aller. "Nous voulions nous faire arrêter, dire que nous étions sans-papiers pour être guidés", raconte-elle en riant.

Trouver du travail

Après plusieurs nuits à appeler le 115, la famille est redirigée vers la CAFDA (Coordination de l’accueil des familles demandeurs d’asile) et obtient son droit d’asile en 2011. "Nous avons raconté notre situation, notre histoire depuis le lancement de Chansi, ce qui fait que les démarches n’ont pas été longues." Aujourd’hui, ses quatre heures hebdomadaires de garde d’enfants n’étant pas suffisantes, le premier problème d’Ekaterine Kurdadze et de son mari est de trouver du travail. "Avec la barrière de la langue, exercer en tant que journaliste est devenu impossible pour moi et mon mari. C’est difficile, pour le moment, de vivre du RSA en sachant que d’autres payent pour nous."

En attendant plus d’heures de travail ou un poste d’aide à domicile, elle passe son temps entre l’hôtel –qu’elle rêve de quitter- et les parcs, où elle s’adonne à sa passion pour la lecture. Elle consacre aussi de plus en plus de temps à apprendre le français, langue qu’elle trouve "très jolie", mais qui, pour elle, résonne "comme du chinois". Le principal est que ses enfants "soient tous scolarisés". Le plus âgé, Nika, à 24 ans, a même pu intégrer une école de cinéma à Paris. Très reconnaissante envers le pays qui a pu lui faire découvrir "la liberté", Ekaterine Kurdadze ne regrette pas d’avoir laissé la plume de côté. Aujourd’hui, sa famille n’est plus en danger.

 

Crédit photo: Thomas Blond.
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