Refusant d’être des "victimes potentielles", elles pratiquent l’autodéfense

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En marge des arts martiaux parfois éloignés des situations réelles de violence, des groupes d'autodéfense pour femmes se constituent. À la suite d’une agression ou face au sentiment d’insécurité, Claire et Cécile s’y sont mises.

"Comme un morceau de viande". C’est ainsi que se sentait Claire dans la rue. Sur une terrasse des beaux quartiers de Paris, près de son travail, cette attachée de presse de 36 ans se remémore l’agression qu’elle a subie lorsqu’elle était étudiante: "C’était en pleine journée, sur un grand boulevard, à 50 mètres de chez moi. Un type m’a plaquée au mur et il m’a tripotée. Quand j’ai repris mes esprits, j’ai hurlé et il a fui." Elle a voulu le rattraper, mais sa tentative a plutôt mal tourné: "Je suis tombée sur un ami et nous l’avons coursé à deux. Mon agresseur a traversé sans regarder et il s’est fait renverser par une voiture. Mais il s’est relevé et il est reparti."

"Mes propres outils de défense ne suffisaient pas"

Cécile, graphiste de 27 ans, n’a pas subi ce genre d’acte de violence. Mais elle a "toujours un sentiment de peur lorsqu’[elle est] seule dans la rue à certains moments ou endroits, explique-t-elle. Je ne me suis jamais empêchée d'aller où je veux et je n’ai jamais limité mes activités, mais je me suis parfois moi-même conditionnée à certains comportements quand je savais que j'allais être seule dans la rue à une heure tardive: ne pas mettre de jupe, ne pas trop me maquiller, ne pas trop boire… Même s’il ne m’est rien arrivé de grave, j'ai été victime de harcèlement de rue, comme la majorité des filles." "Si tu as cinq filles autour d’une table, résume Claire, elles ont toutes quelque chose de ce genre à raconter." Partant du double constat qu’elle se sentait "menacée" et que ses "propres outils ne suffisaient pas", elle a recherché un cours de self-défense. Cécile, qui voulait apprendre à se défendre et se dépenser, a fait la même démarche.

"La plupart des cours d’autodéfense ne correspondent pas aux besoins des femmes"

Souvent organisés dans les milieux "underground", les ateliers et groupes de self-défense pour femmes se démocratisent en France depuis quelques années. La sociologue Irène Pereira anime les cours de "défense verbale et physique face aux violences faites aux femmes" proposés par l’Institut de recherche, d'étude et de formation sur le syndicalisme et les mouvements sociaux (Iresmo).

Pratiquante de self-défense depuis une quinzaine d’années, elle a constaté que les femmes sont très minoritaires dans les clubs qui en proposent. "L’approche générale ne répond pas à leurs besoins. Ces cours placent le degré de violence et l’intensité des ripostes à un niveau trop élevé, qui ne correspond ni à leurs attentes ni à la réalité."

Pour la formatrice, l’autodéfense féministe passe par une prise en compte de l’aspect sociologique de la violence. "Les femmes pensent que les hommes n’ont pas de craintes dans l’espace public et qu’ils vont forcément riposter s’ils sont agressés."

Avant tout, fuir ou désamorcer une situation

C’est via un article qui présentait l’ouvrage Non c’est non (Irène Zeilinger) que Claire a découvert le groupe d'autodéfense féministe "Diana Prince Club". "L’intégration se fait par la participation à un stage de deux jours. On suit ensuite des séances toutes les deux semaines", indique-t-elle.

Dans ces cours réservés aux femmes ("cisgenre" et transsexuelles), le volet théorique est important. Claire a appris à distinguer trois étapes. La première, celle qu’il faut privilégier, c’est la fuite: "Je dois chercher la sortie. C’est une chose que l’on fait assez naturellement, par exemple lorsque l’on fait un détour dans la rue pour s’écarter d’une bagarre. Mais il y a des situations sans sortie, comme une rame de métro." Deuxième étape, l’autodéfense verbale: "Le but est de désamorcer la situation au plus vite, sans créer de surenchère."

La défense physique, ultime recours

La défense physique constitue la dernière étape. "On apprend des enchaînements par cœur, explique Claire. Il est nécessaire de répéter les mouvements pour qu’ils deviennent des réflexes. Dans une situation d’agression, on n’a pas le temps de reconstituer mentalement la technique avant d’agir."

On n’en saura pas davantage sur les techniques corporelles. Les pratiquantes ont un devoir de réserve, basé sur l’idée que les femmes sont plus vulnérables si les agresseurs connaissent les méthodes de défense. La riposte physique est de toute façon l’ultime recours. "Le vrai but de la self-défense est d'éviter le conflit, résume Cécile, qui a choisi de son côté l’Académie des arts de combat (ADAC). C'est le club qui me paraissait le plus sérieux: il dispense un enseignement humble et réaliste. Ils ne vous promettent pas d’anéantir les méchants en leur mettant un 'high kick' dans la tête."

Elle pratique depuis quatre ans, à raison de deux heures par semaine, l’amazon training, un cours conçu pour les femmes (et qui leur est réservé). Les entraînements comprennent une partie préparation physique, destinée à accroître la résistance, et une partie technique de self-défense: "Comment se défendre contre tel coup? Que faire si on vous étrangle? L'aspect psychologique -gestion du stress, des émotions- est toujours considéré, et les exercices sont réalisés dans un souci de réalisme. On recrée des situations d'agression qui pourraient arriver dans la rue ou dans le métro", détaille Cécile.

"On apprend à se défendre avec un sac à main"

Si l’amazon training ne se revendique pas comme féministe, "c’est une méthode qui prend en compte la psychologie féminine et le contexte socioculturel des femmes, insiste la pratiquante. La pédagogie est différente du cours de self-défense mixte également proposé par le club. On fait des séances en jupe et en talons, on apprend à se défendre avec un sac à main…"

Autre élément notable de la défense physique: la connaissance du principe de la légitime défense. "Tout est fait dans le respect de la loi, rappelle Cécile. Pour être légitime, la défense doit être nécessaire, immédiate et proportionnée. C'est un point très important, car certaines méthodes de self-défense semblent oublier la loi…"

"Viens me répéter ça devant les flics"

Aujourd’hui, Claire et Cécile se sentent plus fortes pour répondre au harcèlement de rue. "Dans le métro, un mec m’a dit: ‘j’ai envie de baiser avec toi’, se souvient Claire. Je l’ai attrapé par le bras et je l’ai tiré vers des agents de sécurité que j’avais repérés, en lui disant ‘viens me répéter ça devant les flics’. J’ai vu la terreur dans ses yeux, et il s’est enfui’." "Très dernièrement, raconte de son côté Cécile, un gars m’a regardée de haut en bas dans la rue, en me disant un truc genre ‘mmmh sexy’. Je lui ai dit gentiment: ‘Vous savez monsieur, vous n'avez pas à faire des commentaires sur mon physique'. Il est parti sans un mot.”

"Je pense que c'est surtout sur le plan psychologique que cette pratique m'a apporté, conclut Cécile. Mon corps n'appartient pas à l'espace public: ça peut paraître évident, mais j'en ai vraiment pris conscience grâce à ces cours. Je refuse désormais les situations d'agression, de harcèlement." C’est ce même verbe, "refuser", qui est sorti de la bouche de Claire lorsqu’elle a commencé à se confier: "Je me sentais comme une victime potentielle, et je refuse ça."

 

Crédit photo: Denis Bocquet/Flickr.
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Commentaires

Qui aurait pu penser, il y a seulement quelques décennies, que les femmes françaises trouveraient nécessaire de se former à la self défense? Cela semblait, tout comme certains faits divers, ne concerner que les Etats-Unis, qui étaient alors montrés comme un enfer de l'insécurité, impensable ici. Eh bien il semble qu'on en soit là.