Charles-Edouard Vincent, le prof de HEC qui fait bouger Emmaüs

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Le fondateur d’Emmaüs Défi, diplômé et ingénieur, a tout lâché pour aider les laissés-pour-compte de la rue. Sept ans plus tard, Charles-Edouard Vincent a en partie réussi son pari.

Charles-Edouard Vincent, 41 ans, a remis son costume. Casque de moto à la main, regard inquiet sur la montre, il a "45 minutes pile" à nous consacrer dans son emploi du temps surchargé. Il a peu dormi après une assemblée générale à rallonge, sort d’une réunion et repart aussitôt vers un autre rendez-vous.

Depuis le début de l'année 2014, le fondateur d’Emmaüs Défi ne passe plus tout son temps au 40 de la rue Riquet, dans le Bric-à-Brac -où s’exposent et se vendent les produits récupérés et restaurés- ouvert en décembre 2007, six mois après le lancement du projet. Après avoir porté les cartons, conduit les camions et fait partie des murs pendant sept ans, l’ancien ingénieur bardé de diplômes et qui a tout plaqué, mouille désormais sa chemise en réunions dans les ministères ou avec les entreprises susceptibles de soutenir son action.

"Je continue d’avancer sur des projets, je prépare l’avenir. Je suis moins présent physiquement parce que c’est important pour Rémi, le nouveau directeur. Mais j’étais bien présent à l’AG qui s’est terminée vers minuit, le jeudi 26 juin. Je ne vais pas créer une entreprise et embaucher 3000 personnes. Je ne sais pas faire. Mais gratter, chercher, trouver et dénicher la moindre activité, oui."

Révolté face à la grande exclusion

En février 2014, il a reçu le prix d’entrepreneur social de l’année 2013, dix ans après sa rencontre avec Martin Hirsch, alors président d’Emmaüs France, en 2004. Un tournant. "J’ai été bénévole au Samu Social, aux Restos du Cœur. Puis j’ai rencontré Martin Hirsch. J’ai toujours été révolté face à la grande exclusion." Trois ans plus tard, il fonde Emmaüs Défi, un dispositif d'insertion sociale destiné aux grands exclus. 

"Je n’ai jamais regretté mon choix, c’est un combat légitime, poursuit-il. Il y a une énergie, ça vous embarque, j’aime ça." Et depuis, la passion est toujours là. "L’insertion temporaire c’est bien, moi je veux créer l’insertion durable", martèle à plusieurs reprises celui qui donne aussi des cours à HEC. Il répètera également quelques fois que son choix de carrière n’est "pas une rupture, plutôt une continuité". "J’allais devenir directeur ou manager dans mon ancien boulot. J’ai conservé le même métier, j’ai juste changé de bureau. C’est évident que ça a surpris mon entourage. Sauf ma femme puisque c’est une décision commune. On ne la voit pas, ce n’est pas elle qu’on interroge, mais elle a un rôle fondamental."

150 salariés, sept ans après la création d’Emmaüs Défi

Charles-Edouard Vincent n’oublie personne. Surtout pas ceux qui font "partie de la famille Emmaüs Défi". Les 110 salariés en insertion, les 100 bénévoles et les 40 salariés des bureaux qui font vivre le dépôt de Riquet. Parmi eux, il y a Hélio, Saïd, Lucien ou Hamou. Les deux premiers sont des historiques, les deux autres renaissent. Tous l’appellent affectueusement "Charlie". 

"Ce qui se fait ici est remarquable, dit Hamou en choisissant ses mots sur sa petite chaise. Charlie a préféré le social au monde du business." Certains vont plus loin. "Je me souviens d’un jour. Il s’est vraiment énervé parce que des vols avaient lieu au sein de la structure. Il ne pouvait pas le tolérer. C’était fort, ça m’a touché", raconte Lucien, encore ému.

Des diplômes inutiles face à des sans-abris en colère

L’historique Hélio, éducateur de rue, se souvient du début de l’aventure pendant qu’il enchaîne deux clopes roulées: "J’ai connu Charlie au moment des tentes du Canal Saint-Martin. Il voulait faire quelque chose pour les plus démunis. On s’est mis d’accord un mercredi, je commençais le jeudi."

Entre les deux, ça n’a pas toujours été calme. "Moi je viens du bitume, je n’avais jamais eu de chef. Parfois, il est arrivé, m’a parlé avec son langage dictionnaire Larousse, ça m’a pris la tête. Mais il n’est pas rancunier. En plus, il sait reconnaître quand il a tort et s’appuyer sur ceux qui savent quand ses études ne servent à rien." Polytechnique, Ponts et Chaussées et son diplôme à Stanford en Californie ne sont en effet pas bien utiles quand quelques SDF viennent saccager son bureau les premiers mois. "T’es assis, tu vois les trucs voler dans la pièce, se marre-t-il aujourd’hui. Il fallait parfois appeler la police."

La conciergerie, son nouveau bébé

Les gyrophares se font plus rares aujourd’hui et Charles-Edouard Vincent a pu construire "deux premiers ponts" entre la rue et le monde du travail: "Faire passer quelqu’un de la rue à l’entreprise, c’était impossible. On a donc d’abord fait 'Les premières heures' avec des mecs qui venaient quatre ou cinq heures par semaines. Puis la 'convergence', qui accompagne les gens dans leurs démarches administratives, face à leurs dettes par exemple. Maintenant, je veux mettre en place des conciergeries de quartier. Il s’agirait de proposer aux habitants de Paris des petits services au quotidien selon les compétences de chacun. Trouver des hommes à tout faire, j’y crois énormément, ça peut-être un truc durable et créer de la petite activité à grande échelle. Ça serait bien de démarrer cela à la fin de l’année avec un projet pilote."

Il est comme ça, il fait bouillonner son cerveau en permanence. "C’est vrai qu’il faut le modérer parfois, reconnaît Nicolas, embauché en novembre dernier pour se charger de la communication. Il a une énergie sans limite, c’est un porteur d’idées. Il a une capacité impressionnante de rendre tout possible." Le parcours pré-2007 de son patron n’y est pas étranger. "Par mon expérience, j’ai des compétences qui m’ont sans doute aidé à trouver les bonnes personnes pour avancer", reconnaît Charles-Edouard Vincent presque gêné.

L’Abbé Pierre et Coluche

Son visage rougit encore un peu plus quand il apprend tous les compliments recueillis à son sujet. "Sensible, humain, charismatique, modeste, simple, ambitieux." Il souffle, marque un temps de silence. "Il ne faut pas perdre de vue non plus pourquoi on est là. Emmaüs Défi, ce n’est qu’un grain de sable. On sait reconnaître aussi que parfois on s’est cassé les dents, que ça n’a pas marché."

Que dire alors quand Lucien pense "qu’il a pris le relais de l’Abbé Pierre" et que Saïd considère "qu’il est magique et ressemble à Coluche"? Un nouveau silence, une gorgée de diabolo menthe, une première phrase jamais conclue avant de livrer: "C’est très gentil et ça me touche. Mais c’est exagéré, reconnaît-il. Je suis à des années-lumières de ces gens même si l’Abbé Pierre est très inspirant. Je reste à ma place. Ce qui compte, c’est que la société se réconcilie. Si on comparaît la situation à une fleur, je dirais qu’Emmaüs Défi est le parfum. Ce n’est pas mesurable mais on sent qu’il se passe quelque chose."

 

Crédit photo: Emmaüs Défi
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