De Fabius à Faber, l’entreprise au cœur des politiques de développement

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Comment innover dans l’aide au développement des pays du Sud? Qui dit aide au développement, dit politique publique, d’Etat à Etat, ou de territoires à territoires (ce que l’on appelle la coopération décentralisée). On en connaît le double travers: manque de transparence et manque d’efficacité. "Nous ne connaissons pas l’impact de notre aide", nous confiait d'ailleurs l’ancien ministre du Développement Pascal Canfin, fin 2012. Son projet de loi, voté le 23 juin 2014, vise à corriger cela.

Mais l’innovation peut aussi venir de l'ensemble des acteurs du développement, dont les entreprises. C’est le crédo du rapport d'Emmanuel Faber et Jay Naidoo "Innover par la mobilisation des acteurs: 10 propositions pour une nouvelle approche de l’aide au développement", remis le 19 juin à la secrétaire d’Etat au développement fraîchement nommée, Annick Girardin.

Retrouvez les dix propositions du rapport Faber/Naidoo.

L’innovation dans les financements

Ce qu’il prône avant tout, c’est "une coalition d’acteurs" du développement. Jay Naidoo, ancien ministre de Nelson Mandela et dirigeant de l'ONG Alliance mondiale pour une meilleure nutrition, a insisté sur le rôle de la société civile et particulièrement de la jeunesse. Pour Emmanuel Faber, directeur général délégué de Danone, les entreprises ont une place importante: celles qui jouent le jeu du développement durable doivent être encouragées. Ensemble, ils préconisent donc une recherche de nouveaux financements pour les entreprises dîtes de "l’économie inclusive". Cela passe par la création d’une "facilité de l’économie inclusive pour le développement" (proposition 8) qui devra utiliser des leviers innovants pour soutenir ces entreprises: les fonds d’impact investing, les entreprises BOP (Bottom of the pyramid, "bas de la pyramide") ou encore le marché carbone (proposition 7). Emmanuel Faber souhaite que cette structure voit le jour dans les douze mois.

Le processus est déjà enclenché: "Nous sommes en train de définir les normes et les outils pour accompagner les démarches de solidarité", explique-t-on dans l’entourage d’Annick Girardin. "Un groupe de travail à l'Agence française de développement [AFD] est en cours sur le sujet. Il ne s’agit pas d’encourager n’importe quelles entreprises, mais celles qui ont une démarche d’intérêt général. Celles qui inscrivent, dans leur cœur d’activité, une démarche de développement durable et sortent de l’idée de la maximisation du profit pur et simple."

L’aide publique au développement comme financeur de start-up innovantes

En effet, l’aide française passe par l'AFD qui finance des projets, grâce au budget de l’aide publique au développement (APD). Un dispositif à réformer, selon le rapport Faber-Naidoo (proposition 9). L’objectif est donc de donner les moyens juridiques à l’AFD pour mobiliser les nouveaux outils innovants qui financeront cette "économie inclusive". L’AFD pourrait ainsi davantage jouer le rôle de financeur de start-up dont le projet vise l’intérêt général. Un "capital-risqueur" en quelque sorte.

Diriger l’aide vers des investissements innovants pourrait améliorer son efficacité, avec, en prime, un possible retour sur investissement. Cela peut être le cas avec l’impact investing"Le fait de placer du capital dans des entreprises ou des fonds qui génère à l’investisseur un bénéfice social et/ou environnemental et divers retours financiers possibles", selon une définition de Bridge ventures.

"L'innovation constitue aussi une voie privilégiée pour répondre à la complexité des enjeux dans un contexte budgétaire contraint", a affirmé la secrétaire d’Etat, lors de la remise du rapport. Il s’agit donc de se tourner vers une aide plus qualitative que quantitative. En effet, l’APD ne cesse de baisser. Elle a chuté de 10% en France, en 2013, selon l’OCDE. Et le gouvernement vient d’inscrire dans la loi de finance rectificative 2014, un coup de rabot supplémentaire de 73 millions d’euros sur les 2,9 milliards de budget prévu. Soit une baisse de 2,5%.

Et ce n’est pas le projet de loi sur la politique de développement et de solidarité internationale qui va garantir le maintien du niveau de l’APD. En effet, elle ne s’attaque pas aux questions budgétaires, mais aux grands principes de la politique française de développement, comme nous le rappelait le directeur général de la Fondation de France, Francis Charhon.

"La diplomatie économique" au service du développement des pays du Sud?

"Vos recommandations, je les partage: investir dans la formation professionnelle, la formation en alternance et s'appuyer sur les entreprises du secteur informel, très largement majoritaires", a reconnu Annick Girardin lors de la remise du rapport. Le Quai d’Orsay est en effet en phase avec la plupart des recommandations. L’idée de coalition des acteurs pour améliorer l’aide au développement était d’ailleurs à l’origine des Assises du développement et de la solidarité internationale. En a découlé un Conseil national devant se réunir régulièrement (CNDSI), pour une concertation de toutes les parties prenantes. Les secteurs prioritaires comme l'agriculture familiale font aussi partie des points soulignés par la loi Canfin. Le tout dans une zone cible qui fait aussi l’unanimité: l’Afrique.

Dans tous les cas, la "nouvelle approche" prônée dans ce rapport abreuve dans le sens de celle du ministre de tutelle d’Annick Girardin: Laurent Fabius. Ce dernier a hérité du portefeuille de Pascal Canfin lors du remaniement d’avril 2014. Il est ainsi devenu ministre des Affaires étrangères et du Développement international. Le lien entre diplomatie et développement est donc officiellement affiché. D’ailleurs, dans ces déplacements, Laurent Fabius n’a qu’un mot à la bouche: "diplomatie économique". "Ces initiatives [...] sont un maillon essentiel de notre diplomatie économique", écrit-il dans le préambule du rapport.

L’aide au développement serait donc le bras armé du rayonnement économique de la France? En mai, le groupement d’ONG de solidarité international, Coordination Sud, a fait part de ses inquiétudes à ce sujet: "La diplomatie française doit être celle de la promotion des droits humains et de la démocratie", a affirmé Bernard Pinaud, son vice-président. Mais dans l’entourage d'Annick Girardin, on se veut rassurant: "Il s’agit de montrer qu’il y a des ponts entre diplomatie économique et développement. Mais la priorité, c’est le développement durable. Les entreprises qui sont dans le développement et s’incrivent durablement dans les territoires grâce à leurs démarches durables renvoient une image positive de la France et peuvent attirer d'autres entreprises françaises autour d’elles."

Les entreprises de l’"économie inclusive" visées sont surtout des TPE ou des PME. Même si certains grands groupes, comme Danone, vont dans ce sens également. Mais dans les recommandations, pas un mot sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE), comme celles des multinationales. Une question qui fâche, et qui, compte tenu de la présence de certains fleurons de l’industrie française en Afrique, pourrait quelque peu gêner la "diplomatie économique", justement. Mais ce sera peut-être pour un prochain rapport.

 

Crédit photo: Kevin Dooley/Flickr.
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