Syrie: de l'enfer de Damas aux scènes hip-hop parisiennes

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

À 27 ans à peine, il a déjà sillonné un grand nombre de pays: le Liban, le Danemark, la Suède et enfin la France. Yasser, le rappeur, mène la vie rêvée d'un artiste à un détail près. Comme environ 2.500.000 autres Syriens depuis mars 2011, il a dû fuir le régime meurtrier de Bachar al-Assad, sous peine d’exécution. Un passé qui marque.

Le ton vif et le langage brut, Yasser impressionne, intimide même. Il commence par chercher ses mots en français, puis revient à l'anglais en s'excusant. Il met du temps à se livrer, hésite à baisser sa garde. Sur son t-shirt, on distingue un poing levé, tout un symbole pour celui qui n'a qu'un mot à la bouche: liberté.

À Paris, il s'est découvert un nouveau public. Désormais, la scène européenne lui ouvre les bras mais il le sait, il reste un privilégié parmi ses compatriotes. À l'occasion de la journée mondiale des réfugiés, il a accepté de nous raconter d'où il vient et comment il s'est construit grâce à la musique.

"Je suis né réfugié"

"Je viens de Syrie. Je suis né réfugié, dans le camp de Yarmouk, au Sud de Damas. En 2007, avec mon frère Mohamed et deux autres personnes, on a monté le groupe Refugees of rap ('réfugiés du rap'). Ensuite, on a participé à des ateliers pour les enfants du camp. La premier jour, quand on a demandé aux jeunes ce qu'ils voulaient faire de leur vie, l'un d'entre eux nous a répondu 'tireur d'élite'. Sa réponse m'a déstabilisé. Je lui ai demandé: 'pourquoi?'. Il m'a expliqué que c'était pour sauver les bons et tuer les autres. J'étais choqué par cette mentalité mais ces enfants grandissent avec la guerre. Ils étaient très violents et, avec le rap, on a réussi à les changer. Un mois après, j'ai revu le garçon qui voulait être 'sniper'. Il m'a dit: 'prof, j'ai envie d'être rappeur!' Maintenant, il vit en Jordanie et donne des concerts. Je crois vraiment que la musique peut changer le monde."

> Regardez le clip-vidéo de la chanson "Rap in Da Camp":

"En Syrie, j'ai reçu des menaces"

"Si j'ai quitté le pays, c'est bien sûr à cause de ce qui se passait là-bas, mais pas seulement. Pour le gouvernement syrien, un artiste est quelque chose de très dangereux. Un artiste c'est la voix du peuple, il peut délivrer le message de ceux qui ne peuvent pas parler. On a enregistré un premier album "Refugees of rap" en 2007 puis un second opus "Face to Face" en 2010. 

Notre studio privé, à l'intérieur du camp, a été détruit. C'est là qu'on s'est dit qu'on devait partir. Toute ma famille a quitté la Syrie, mais là-bas on a laissé des amis."

"J'ai un titre de séjour pour 10 ans"

Pour fuir son pays, Yasser est d'abord passé au Liban, terre d'asile pour de nombreux réfugiés syriens. Sur place, il a écumé les ambassades à la recherche d'un visa pour l'Europe, jusqu'à obtenir une réponse favorable de la France. Un soulagement:

"Je suis venu une première fois en France en mars 2013. J'ai pu voir comment les choses fonctionnaient ici, observer la culture. Ensuite je suis resté une semaine au Danemark et trois mois en Suède. Je me suis finalement installé à Paris au mois de septembre 2013. Maintenant, j'ai un titre de séjour pour 10 ans.

Je pense que rien n'est impossible, même si tout est difficile. Je connais des gens qui passent la journée devant leur ordinateur à prendre des nouvelles de leurs amis restés en Syrie. Ils ont la tête en France et les pieds à Damas. Ce n'est pas une bonne chose."

Yasser Jamous prend souvent la parole lors de conférences sur le sort des réfugiés syriens, comme ici au Salon des Solidarités en juin 2014 à Paris. Crédit: Lucie Gruau.

"Nous ne sommes pas des activistes"

"On doit s'intégrer et se faire connaître auprès d'autres musiciens. On a déjà rencontré d'autres rappeurs français, comme Médine et Mister You. Il faut qu'on puisse créer notre propre réseau et apprendre à parler français. On a commencé à faire des concerts un peu partout en France, à Nancy, Lyon, Strasbourg et Epinal. Ce qui est bien à Paris, c'est le mélange des cultures: ici, des Africains côtoient des Antillais et des Chinois. On participe aussi à des conférences, à toute sorte d'événements. On en veut toujours plus. On peut tout changer car nous avons le pouvoir, mais nous ne sommes pas des activistes. Dans nos textes, en anglais ou en arabe, on ne parle pas uniquement de la guerre, on parle de ce qu'on vit de manière générale."

Pour mieux comprendre le conflit syrien, retrouvez nos décryptages. 

 

Crédit photo: Refugees of rap/Facebook.
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer