À quand un Investissement "sincèrement" responsable?

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D'après Vincent Auriac, spécialiste des placements éthiques, l'ISR doit évoluer vers plus d'engagement.

Les chiffres du marché français de l’Investissement socialement responsable (ISR) publiés par Novethic montrent que sa croissance ralentit. En Belgique, le marché, qui est en net recul depuis 2011, laisse présager une baisse dès 2015 en France. Ces chiffres ne peuvent plus masquer une double réalité.

L’épargnant français perçoit difficilement la valeur ajoutée éthique revendiquée par l’ISR, d'autant plus que les entreprises cotées sont déjà toutes obligées de prendre en compte le développement durable. La seconde réalité, connue de tous les professionnels, est que l’ISR best-in-class* ne se vend pas. Dix-sept ans après le lancement du premier fonds ISR, le modèle est à bout de souffle.  

Une approche d'investissement simpliste

Avec 170 milliards d’euros, il n’a su capter que 6% de la gestion d’actifs française. Pourquoi? Parce qu’il est bâti sur des choix surprenants. Le poids accordé aux différents secteurs d’activité est identique dans un fonds ISR et dans un fonds traditionnel (on retrouvera par exemple à égalité les industriels du pétrole ou du tabac). Il est étonnamment complexe dans sa composition (avec des critères d’attribution des notes sociales ou environnementales discutables), mais simpliste dans son approche (tous les secteurs sont acceptés) et pour des performances environnementales et sociales peu différentes des gestions classiques.

Sa performance financière est souvent moins bonne, car les frais de gestion ne sont pas compensés par un supplément de performance, pourtant ostensiblement vanté sur les sites Internet des gestionnaires... La promesse n’est pas tenue, donc le client n’achète pas: logique! 

Des investisseurs encore peu engagés

L’ISR de demain passera par davantage d’engagement ou d’exclusion, jusque-là boudés par les distributeurs (banques) et les gestionnaires. L’ISR d’exclusion* est au début d’un cycle d’expansion. L’exclusion assumée se comprend facilement et oblige à se poser les vraies questions que le best-in-class évite.

Actuellement aux États-Unis, un débat prend de l’ampleur sur le désinvestissement des énergies fossiles en réaction au changement climatique. Ce n’est plus 4% (tabac, alcool, armes, jeux...) de la cote boursière que l’on exclut mais 15% (chez nous, Total pèse 12 % de l’indice CAC40). Une proportion qui s’élèvera même à 40% pour les rigoristes qui écarteront aussi les banques, dont 20% des encours de crédits sont liés aux énergies fossiles.

Un ISR français fabriqué par l'offre

En France, l’ISR d’engagement est limité à 40 milliards d’euros et huit acteurs. C’est bien peu comparé au marché américain. Les États-Unis, pays du libéralisme à tous crins, est aussi celui des grands combats humanistes (ségrégation, Apartheid...). Des investisseurs n'ont alors pas hésité à retirer leurs capitaux des entreprises irresponsables. C’est au pays d’Exxon que la sortie des énergies fossiles s’organise!  Mais attention, engagement et exclusion sont des ISR politiques*.

Aux États-Unis, les groupes actifs en matière d’ISR sont des plateformes d’investisseurs religieux, certains fonds de pension et les universités. Les gestionnaires financiers sont pour eux des opérateurs techniques qui appliquent leurs choix ISR. En France, l’ISR est fabriqué par l’offre. On attend désormais plus d’implication de la demande, des associations et des fondations. En France, on attend encore beaucoup de l’État, d’un prochain label ISR alors que l’idée n’est venue à personne de définir avant tout un label RSE...  

Un impact investing encore modeste

Enfin, l’impact investing, qui semble déjà très ambitieux, s’affirme comme une troisième voie; il marque le retour à la primauté du long terme et d’une rentabilité plus seulement financière. Il finance le développement de l'entrepreneuriat social et bientôt de l’économie collaborative, circulaire. Mais sa taille est encore bien trop modeste pour constituer une alternative à l’ISR et aux capitaux du monde entier.

Je ne peux pas terminer sans citer Nicole Reille qui a tout inventé il y a 30 ans : "L’investissement éthique c’est surtout faire passer des idées. Les fonds ISR actuels cherchent-ils à faire comprendre à leurs actionnaires le rôle qu’ils ont à jouer pour questionner l’entreprise sur ses comportements? Je ne crois pas. Ce que nous avons fait depuis 1983, c’est un petit grain de sable qui a peut-être fait un peu grincer les pratiques du capitalisme. Mais ce n’est pas encore un barrage aux pratiques de capitalisme sauvage, générateur d’inégalités criantes. C’est aux actionnaires de les dénoncer. Tant que l’investissement responsable ne leur permettra pas d’être ceux qui exigent des valeurs pour l’entreprise, tant qu’ils ne rechercheront pas la valeur de l’entreprise plutôt que le rendement maximum... tant qu’on n’en sera pas là, l’ISR ne sera pas au point." 

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*Les initiés s'affrontent sur la définition à donner à l'ISR. Quatre visions s'opposent:
> Les best-in-class”, qui sélectionnent “les meilleurs élèves” d'un secteur.
> Les fonds d'exclusion, qui interdisent notamment l'armement, le tabac, etc.
> Les fonds thématiques, qui financent par exemple des entreprises environnementales.
> Les fonds d'engagement, qui s'engagent à faire pression sur les entreprises afin qu'elles améliorent leurs pratiques sociales.
 
Crédit photo: epSos.de/Flickr.
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Commentaires

La finance solidaire (impact investing si on veut) se heurte à des difficultés de rentabilité : l'examen des comptes de la plupart des fonds, petits ou grands, territoriaux ou nationaux, montre qu'ils perdent de l'argent ou sont tout juste à l'équilibre. Et pourtant les projets financés sont innovants et solidaires . Le problème : des perspectives de plus value faibles et donc un modèle économique délicat à bâtir (on est ici à l'opposé du capital risque classique ) en l'absence de subventions de fonctionnement. Le législateur n'aide pas,un pas en avant, un pas en arrière. ...Ainsi, la possible remise en cause des avantages fiscaux TEPA/ISF (limitation aux entreprises de moins de 7 ans) du fait de la transposition d'une directive européenne fait peser sur nous une épée de Damoclès. Finansol fait un gros lobby sur le sujet mais rien n'est gagné. Quand les politiques comprendront ils que la finance solidaire ce n'est pas les business angels ?
Françoise Revellat, Présidente du Directoire de Garrigue