L’expérimentation sociale, ou l'art d'évaluer les innovations

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Pour Jean-Marc Altwegg, directeur général de l’Agence nouvelle des solidarités actives, il est temps d'adopter une définition ouverte de l'expérimentation sociale.

L’expérimentation sociale est une méthode qui propose d’évaluer les effets d’une innovation à petite échelle avant d’envisager sa généralisation. Derrière cette définition communément acceptée, le débat porte aujourd’hui autour de trois enjeux: l’innovation, qui se traduit souvent par une expérimentation apportant une plus-value, une amélioration par rapport à l’existant; l’évaluation, qui pose des questions de méthode (quantitative ou qualitative) et parfois d’éthique (comment justifier qu’une population bénéficie d’une expérimentation par rapport à une autre?); la généralisation mérite, enfin, d’être confrontée à l’essaimage, qui privilégie la diffusion de projets progressivement, au cas par cas.

Répandue dans les pays anglo-saxons, l’expérimentation sociale s’appuie sur des méthodes d’évaluation en sciences humaines. En France, en particulier sous l’impulsion de Martin Hirsch, elle a été popularisée par les travaux menés autour du revenu de solidarité active (RSA), par la création du Fonds d’expérimentation pour la jeunesse (FEJ) mais aussi par les recherches d’Esther Duflo dans le domaine de la lutte contre la pauvreté.

Ces dix dernières années, l’expérimentation sociale est progressivement entrée dans les standards des politiques et des pratiques de l’action sociale, mais tient-elle ses promesses?

Un bilan contrasté après une décennie d'expérimentations

L’Agence nouvelle des solidarités actives (Ansa) a été créée en 2006 pour promouvoir l’innovation et l’expérimentation dans le domaine social. Elle s’est construite et développée avec le RSA et a participé à de nombreux projets aux niveaux local, national ou européen.

Elle était donc bien placée pour provoquer ce bilan d’une décennie d’expérimentations sociales en France, en mobilisant sa propre expérience et celle des principaux acteurs du domaine (professionnels de l’action sociale, chercheurs, évaluateurs, institutionnels), réunis lors d’un atelier le 11 février 2014. Le bilan est contrasté. La dernière décennie a, certes, été le théâtre d’un foisonnement créatif d’expérimentations dans les différents champs de l’action sociale (pas moins de 500 dans le cadre du FEJ), facilitées, dans les collectivités territoriales, par la loi constitutionnelle de mars 2003.

Dans le même temps, certaines expérimentations se sont heurtées aux réalités du terrain. Parmi les grands enjeux identifiés: la définition du périmètre du dispositif, la légitimation des coûts et la mobilisation de financements variés, le rôle des partenariats, les différentes temporalités en présence (telles que celles du politique et de l’évaluation), l’adéquation de la méthode d’évaluation choisie en fonction de l’envergure du projet.

Des différentes pistes d’amélioration issues de cet atelier et de ses réflexions internes, l’Ansa a notamment retenu les propositions suivantes, pour mieux tirer parti à l’avenir d’une méthode qui fait consensus:

- Adopter une définition ouverte de l’expérimentation, considérant que celle-ci se décline sous plusieurs formes, d’envergure et d’ambition variables.

- Appuyer les porteurs d’expérimentations dans le montage et la gestion du partenariat, afin d’associer toutes les parties prenantes. Un acteur tiers peut jouer ce rôle de pilote.

- Mieux articuler le calendrier de l’expérimentation avec celui de l’ensemble de l’opération, pour éviter, par exemple, l’arrêt d’expérimentations, le temps que l’évaluation en prouve la pertinence sociale.

- Diversifier les méthodes d’évaluation d’impact en les intégrant au sein d’une "boîte à outils d’évaluation".

- Concevoir une "Charte de l’évaluateur" afin de construire un langage commun et de consolider une vision partagée sur la place des évaluateurs (souvent chercheurs) et de l’évaluation au sein des expérimentations.

- Favoriser une meilleure diffusion du savoir produit lors des expérimentations, permettant le partage des résultats, des "pratiques inspirantes", ainsi que des enseignements pour les politiques publiques.

- Promouvoir l’essaimage progressif des dispositifs prometteurs ou efficaces plutôt qu’une généralisation massive.

S’il fallait ne retenir qu’une idée de ce travail, ce serait sans doute celle de la nécessité d’une plus grande ouverture sur différentes formes d’expérimentations, méthodes d’évaluation et processus de diffusion des enseignements tirés des projets.

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Tribune initialement publiée le 26 mars 2014.
 
Crédit photo: jasongraham99/Flickr.
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