Jacques Attali: "Il y a une dimension suicidaire dans notre société de court terme"

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Comment sortir de la crise et remettre l'économie au service de l'humain? Prenons nos décisions à l’aune de l’intérêt des générations futures, plaide l'économiste et écrivain Jacques Attali.

> Cette interview est à lire dans son intégralité dans la Lettre professionnelle "Tendances de l’innovation sociétale" N°68 du 15 janvier 2014.

Pour vous, quelles tendances économiques et sociales vont se dégager en 2014 et dans les années à venir?


Les technologies continueront de se développer dans une optique d’utilité sociale. En particulier, tout ce qui relève du partage -de voitures, d’appartements...- ou le crowdfunding me paraît être un mouvement important. Cela dit, l’essentiel des technologies restent individualistes et elles sont davantage susceptibles d’aggraver les inégalités que de les réduire, parce qu’elles sont toujours adoptées en premier par les élites. La concentration des richesses est plus aiguë que jamais et les technologies servent les rapports de force. Il n’empêche, les téléphones mobiles permettent aussi aux plus pauvres d’avoir accès à la communication.

Ensuite, je pense que la notion de "faire" va dominer celle du spectacle. L’innovation sociale va davantage permettre aux individus de faire, de trouver du plaisir à faire et d’en trouver en procurant à l’autre le plaisir de voir faire. À titre d’exemple, les gens ont envie d’acheter des produits bio, mais aussi de les fabriquer eux-mêmes. 

Cette autogestion de la vie présente un risque narcissique, mais l’innovation sociale va de plus en plus se développer dans l’interdépendance des narcissismes: le paroxysme de l’innovation sociale moderne sera de faire fonctionner un "orchestre" d’amateurs. C’est pour cela que le développement de la gratuité me paraît évident, ainsi que le basculement de la propriété vers la location et la mise en commun. Une autre innovation sociale significative consistera à être multitâche, ne pas avoir un seul métier.

Est-ce une évolution qui va dans le bon sens?

C’est une évolution qui peut aller dans le bon et le mauvais sens. Il y a une régression lorsque vous êtes un travailleur précaire qui cumule quinze emplois pour survivre. Mais il y a un progrès lorsque vous échappez à la contrainte du salariat et développez des activités qui vous intéressent. Dans ce cas, la polyvalence permet à chacun de trouver son bonheur. On ne vit qu’une fois, donc c’est plutôt
 une bonne chose
 d’avoir la possibilité
 d’expérimenter 
plusieurs vies en 
même temps. Être
multitâche, c’est
 aussi être "multi-identités": je dois pouvoir habiter à Marseille et être partisan du PSG; être Français et parler l’arabe. La meilleure façon de tolérer l’autre, c’est d’être l’autre aussi.

Dans votre rapport "Pour une économie positive", auquel Youphil.com a d'ailleurs participé, vous plaidez pour la fin de la "dictature de l’urgence", pour un "capitalisme patient" et, globalement, pour une meilleure prise en compte du long terme. Comment s’y prendre?

En matière d’innovation sociale, cela impliquerait de vivre avec les fantômes des générations suivantes, en agissant en fonction de leurs intérêts et en les respectant. Pour cela, il faudrait remplacer le Conseil économique, social et environnemental (CESE) par une chambre qui s’exprimerait en leur nom: "la chambre du long terme". Lorsque les députés commenceront à débattre d’un projet de loi, cette chambre devra parler au nom des générations futures et l’Assemblée ne pourra voter le texte qu’après avoir répondu à ses arguments.

Elle aura le dernier mot, puisque nous sommes en démocratie. Mais la chambre du long terme pourra saisir le Conseil constitutionnel, qui jugera de la conformité de la loi avec les intérêts à long terme. Progressivement, la jurisprudence incitera le Parlement à tenir compte des générations suivantes. Je pense que si nous n’agissons pas, l’humanité va disparaître. Il y a une dimension suicidaire dans notre société de court terme, qui est terrible.

En quoi l’indicateur de "positivité de l’économie" et le "Ease of doing positive economy index"*, dont vous proposez la création, peuvent-ils provoquer un changement structurel dans l’économie?

Ils peuvent conduire à se demander pourquoi l’économie d’un pays va dans le bon sens ou pas. Il y a très peu d’actions sans mesure, il faut donc trouver des indicateurs qui permettent d’affirmer qu’un pays a telle note de positivité, d’évaluer son évolution l’année suivante, de comprendre pourquoi il recule ou il s’améliore. Et donc d’agir. La publication du classement Pisa, par exemple, a contribué à une prise de conscience très utile.

C’est pourquoi les notations -même si elles ont été galvaudées par les agences- sont très importantes. Dans la restauration, les guides, comme le Michelin, permettent de comparer, d’avancer. Ils sont subjectifs, il y a des risques d’erreur, certains peuvent être corrompus, mais comme toute activité humaine. C’est pour cela qu’il faut plusieurs agences de notation. L’indice de développement humain (IDH) a été adopté, au Bhoutan on parle de Bonheur national brut, l’OCDE a créé le Bonheur intérieur brut... On sent bien que le PIB ne suffit pas. De notre côté, nous avons introduit une idée d’indicateur du long terme, c’est très important.

A l’heure où les pays émergents jouent un rôle accru dans le développement, et où, dans les budgets des pays du Sud, l’aide publique s’amenuise en proportion par rapport aux investissements directs, quel rôle la France doit-elle tenir?

Il faut aider les sociétés civiles. Octroyer des fonds aux gouvernements ne sert pas à grand chose. La microfinance est un outil extrêmement utile parce qu’elle permet aux individus de prendre leur destin en main et de créer les conditions d’une plus grande autonomie, donc de favoriser la démocratie. Je plaide aussi beaucoup pour la francophonie, qui est un espace dans lequel la France peut jouer un rôle majeur, légitime et efficace. Il se trouve que, par chance ou par malchance, la francophonie recouvre la quasi-totalité des pays les plus pauvres de la planète, où nous pouvons agir via l’éducation, les bourses, l’apprentissage, la microfinance, la diffusion des technologies. Disposer des outils pour apprendre et travailler en français va être absolument essentiel. D’autant que nous sommes 220 millions de francophones et que nous allons être 700 millions à l’horizon 2050.

En tant que président de PlaNet Finance, quels principaux défis attendent, selon vous, la microfinance?


Le secteur touche aujourd’hui 200 millions de personnes mais en concerne potentiellement un milliard, donc son défi est de se développer. Ce qui implique de se professionnaliser, de mieux respecter les règles éthiques pour éviter les dérives. C’est inacceptable que des institutions qui prétendent faire de la microfinance proposent en réalité du crédit à la consommation ou des crédits usuraires. Les chantiers principaux de développement se trouveront du côté de la micro-assurance, de la microfinance dans les pays développés comme la France, de son utilisation pour financer les énergies renouvelables ou le logement social.

 
* L’indicateur de positivité de l’économie fournit une photographie de la positivité d’un pays à un instant T et le "Ease of Doing Positive Economy Index" permet d’évaluer si la politique du gouvernement d’un pays est favorable au développement de l’économie positive.
 
Crédit photo: PlaNet Finance.
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