Plan de lutte contre la pauvreté: le bilan d'étape de François Chérèque

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Un an après le lancement du plan de lutte contre la pauvreté, François Chérèque, chargé d'évaluer la mise en place de ce plan pour l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), avec Simon Vanackere, a rendu son premier rapport annuel au Premier ministre Jean-Marc Ayrault, le 23 janvier 2014.

Pour en savoir plus sur le plan de lutte contre la pauvreté lancé le 21 janvier 2013 par le gouvernement, retrouvez notre dossier spécial.

Youphil.com: Quels sont les enseignements principaux de votre premier rapport?

François Chérèque: Les objectifs que le gouvernement avait donnés pour 2013 sont atteints. On peut dire que c’est globalement réussi. Je rappelle les principaux objectifs: l’augmentation des minimas sociaux, dont 2% d’augmentation par an pour le RSA [revenu de solidarité active] en plus de l’inflation, l’augmentation du plafond pour la CMU-C, +8,5%, soit 850.000 personnes en plus; la mise en place de la Garantie jeunes pour ceux qui sont le plus en difficulté; l’allongement de la durée de contrats aidés de 6 mois à presque un an (11 mois et demi), les créations de places en crèche, etc.

Beaucoup de choses se sont donc passées comme prévu. Un bémol: l’engagement de fusionner le RSA-Activité et la Prime pour l’emploi (PPE) au bénéfice des travailleurs pauvres. Cela n’a pas été fait.

Cette mesure est-elle passée à la trappe?

Le gouvernement nous dit qu’il le fera dans la réforme fiscale. Mais quand? Nous souhaitons que cela soit fait dès 2014. Le fait d’avoir retardé d’un an nous a fait perdre 350 millions d’euros. Il est urgent de faire cette réforme.

Que préconisez-vous concernant cette réforme RSA-Activité/Prime pour l’emploi?

On n’a pas à dire comment le faire. Il y a un rapport de M. Sirugue [pdf] qui dit l’essentiel. Mais l’idée du gouvernement est de faire cette réforme à coût constant: il veut faire rentrer plus de personnes dans ce système sans dépenser plus. C’est un premier problème car cela signifie moins d’argent par personne. De plus, comme il y a le gel de la PPE, le budget diminue. Si on veut bien la faire, il faudra rajouter des moyens au bout.

Tous les objectifs n’ont pas été atteints en matière de logement non plus...

Oui, malgré la création de 9000 places sur l’hébergement d’urgence, il y a une tension forte sur le sujet, notamment dûe aux demandeurs d’asile. Le traitement de la demande d’asile en France est très mal fait, trop longue. Souvent, une fois leur demande déboutée, les demandeurs d’asile restent sur le territoire avec leurs familles, leurs enfants qu’ils ont parfois eu en France, et n’ont pas accès au logement social. Tout cela bloque l’hébergement d’urgence.

Les migrants ne sont-ils pas un peu les oubliés du plan de lutte contre la pauvreté? Il y a bien eu des nouvelles places en Centre d'accueil de demandeurs d'asile (CADA), mais guère plus…

Il y a un objectif: 5000 places en hébergement, 4000 en CADA. On est à 7000 en hébergement, 2000 en CADA, donc on est dans les clous et l’engagement est ferme pour créer les 2000 places restantes en CADA, cette année. Nous n’avons pas de critiques sur l’atteinte des objectifs.

Ceci dit, on créé tous les ans des places supplémentaires et on a tous les jours autant de demandes. Le problème que l’on soulève, c’est l’accès au logement social des demandeurs d’asile déboutés, parce qu’il y a un problème de régulation. Ce n’est pas facile, mais c’est un problème de responsabilité politique.

Deuxième sujet: celui de l’intermédiation locative, c’est-à-dire le fait de louer des logements sociaux aux associations, qui elles-mêmes les louent aux demandeurs d’asile. Ce serait beaucoup plus positif pour les familles et moins cher pour la société de faire comme cela, que de mettre les gens dans des hôtels. L’argent que l’on utilise pour les nuits d’hôtel serait plus efficace, et là, on réglerait le problème.

Pour atteindre les objectifs, la question des financements est primordiale. Or, il faut renégocier les budgets tous les ans. Ne faudrait-il pas pérenniser les crédits alloués sur un plus long terme?

C’est fondamental. On soulève ce problème de financement dans le rapport. On l’a déjà soulevé dans un pré-rapport rendu au Premier ministre en avril 2013. Le plan doit aller jusqu’au bout et l’objectif, c'est 2017. On insiste donc sur la nécessité de donner de la visibilité sur la mise en place du plan jusqu’à cette date, y compris les financements.

L’un des problèmes observés par certaines associations, dont celles du collectif Alerte, c’est la difficile application de ce plan national dans les territoires. Avez-vous observé la même chose?

Oui, mais les propositions que l’on fait visent à mettre en œuvre ce suivi régional et départemental. Nous avons organisé trente rencontres où l’on a vu plus de 6000 personnes afin de tracer des lignes de priorités. La dynamique territoriale est lancée. Il y a une grande attente territoriale après ces rencontres. Ce n’était pas facile de mettre en route cette mécanique où les départements ont une grande responsabilité. Maintenant, il ne faut pas la relâcher. Si cet effort est relâché en 2014, la mayonnaise redescendra.

Que proposez-vous exactement?

On propose qu’il y ait un suivi stratégique au niveau régional entre le préfet de région et les conseils généraux, qui associe le monde associatif. Et puis, dans les départements, une démarche opérationnelle concrète, pour les décisions concrètes, animée par le préfet de département et le Conseil général et les partenaires.

Pour piloter ce plan au niveau territorial, il faut évaluer les besoins à ce niveau. Avez-vous les outils nécessaires pour le faire?

Oui, les outils existent. Lors de chaque rencontre régionale, il y a eu un diagnostic territorial sur la situation de la pauvreté, du logement, de l’emploi fait par l’Insee et tous les partenaires [NDLR: associations, collectivités etc.]. D’ailleurs, cela a permis, y compris dans le monde associatif, de découvrir certaines situations. On sait très bien que ce n’est pas la même chose dans le Limousin et en Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca). En Paca, la situation est différente à Marseille ou à Nice. Les outils existent donc, maintenant, il faut faire le suivi opérationnel sur les territoires.

> Lire la deuxième partie de cet entretien: "La première politique contre la pauvreté, c’est l’emploi"

 

Propos recueillis par Fanny Roux, le 23 janvier 2014.

 

Crédit photo: GregoryTonon/Flickr. 
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer