Comment la révolution numérique bouleverse la société civile

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Entre économie sociale et enjeux numériques, Angela de Santiago, directrice générale de Youphil.com, nous dit ce qu'il faut retenir des prévisions pour 2014 de la chercheuse américaine Lucy Bernholz.

> Cet article a initialement été publié dans la Lettre professionnelle "Tendances de l’innovation sociétale" N°68 du 15 janvier 2014.

À chaque début d’année nous attendons avec impatience le désormais rituel livre blanc de Lucy Bernholz, l’une des chercheuses américaines les plus reconnues en matière de philanthropie et de tendances digitales. Dans son dernier "Blueprint", ses chapitres analysant et comparant l’économie "sociale" américaine et européenne, les questions que pose le numérique aux associations bénéficiaires et aux fondations distributrices ainsi que le phénomène de l’engagement de "geeks" bénévoles auprès des collectivités (le "civic tech" analysé dans son dernier chapitre) donnent matière à réflexion et à action.

Émergence de l’économie “sociale” américaine

Avec 1,1 million d’associations, près de 1200 entreprises sociales (B-corporations ou statut L3C), 82.000 fondations, et plus de 29.000 coopératives, l’économie sociale américaine est toujours un secteur dynamique.

La grande nouveauté, c’est que ces acteurs commencent à se considérer comme faisant partie d’un tout. Lucy Bernholz ne définit pas cet ensemble par ses valeurs ou ses modes de gouvernance -comme c’est le cas en Europe- mais par le simple fait d’utiliser des ressources privées à des fins d’intérêt général. Le pragmatisme anglo-saxon prévaut. Il en découlera pour 2014 des batailles fiscales et réglementaires sous-tendant des intérêts parfois divergents entre les différents acteurs de cette économie sociale.

Concilier intérêts privés et intérêt général

Les enjeux numériques constituent le cœur du livre blanc. Il ne s’agit plus seulement de savoir si une association doit avoir ou non un compte Twitter ou un bouton de don en ligne sur son site Internet. Lucy Bernholz s’interroge sur la prise en compte du numérique dans les stratégies à moyen et long terme par les acteurs du secteur face à un monde hyperconnecté, le partage d’informations et l’activisme en ligne.

Bien qu’impatiente, elle fait preuve d’indulgence face à la prudence des associations et fondations. Les points de tension concernent à la fois le respect de la vie privée, la propriété, la gouvernance des organisations digitales de l’économie sociale et l’importance des données pour le secteur. Sur le premier point, elle relève la contradiction entre le fait même de s’associer pour faire le bien -acte de nature privée- et l’intérêt général. Loin de la théorie, cela pose de nombreuses questions que le numérique a rendues complexes.

Adapter les modes de gouvernance

Face à l’exigence croissante de transparence, est-ce qu’un donateur doit accepter de voir son nom mentionné dans une base de données pouvant être utile à des organisations en recherche de financement? A-t-on le droit de communiquer en ligne à une tierce partie des informations sur des bénéficiaires, même si c’est pour leur bien, par exemple en cas de catastrophe? La liste est longue.

Le deuxième point de tension concerne progressivement de plus en plus d’acteurs de l’économie sociale: si ceux-ci sont de plus en plus mondialisés et "digitalisés", comment organiser la gouvernance et la propriété de ces organisations? Plusieurs modèles se dessinent avec Mozilla, Creative Commons ou la fondation Wikimédia. Lucy Bernholz mise également sur des projets transnationaux tels que celui de la fondation européenne pour briser les frontières nationales obsolètes sur le Net.

Ouvrir les données pour plus de transparence

Finalement, Lucy Bernholz aborde longuement la question des données. C’est pour elle -comme pour nous- la nouvelle frontière des acteurs de l'économie "sociale". Car il s’agit à la fois de renforcer la confiance, en rendant les informations disponibles pour les bailleurs de fonds et donateurs individuels, et l’efficacité de programmes en partageant entre ONG ou fondations opérateurs, des données par terrain d’action et/ou par pays. Dans cette perspective, elle cite l’exemple de la Fondation Gates qui a retenu fin novembre 2013 6 projets d’interopérabilité de données. Ils recevront chacun 100.000 dollars pour affiner leur concept et passer à l’étape de développement. 

Une interview récente dans Alliance Magazine de Jacob Harold, patron de Guidestar (base de données sur les associations américaines) appelle l’ampleur du travail entrepris aux États-Unis depuis de nombreuses années. À quand une plateforme unique recensant les associations, les dons et subventions reçues et les emplois de ces ressources en France? À quand un centre français des fondations renforcé et autonome, donnant accès gratuitement aux informations sur les financements disponibles provenant des fondations distributrices? Peut-être 2014 nous apportera-t-elle une réponse...

 

Crédit photo: Dave Goodman/Flickr.
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