Michel Barnier: "Je ne m'interdis pas d'aller plus loin pour consolider le socle social en Europe"

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Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur et aux services, évoque sa vision de l'Europe sociale, alors qu'il est candidat à la présidence de la Commission européenne.

[Entretien réalisé pour Youphil.com et sa lettre professionnelle "Tendances de l'innovation sociétale".]

Youphil.com: vous briguez la présidence de la Commission européenne. Vous avez déclaré au Figaro que la "stratégie industrielle, la politique d'infrastructures, le marché unique, la sécurité et l’immigration" seraient vos priorités. Quelle place accorderez-vous à l'Europe sociale?

Michel Barnier: l'Europe sociale est à la base de tout. Je ne veux pas que ce soit un chapitre séparé. L'économie sociale de marché compétitive est mon crédo politique et économique depuis que je suis engagé dans la vie publique. Quand je suis revenu à la Commission européenne en 2010, je l'ai dit au président de la Commission et à ceux qui m'ont fait confiance, pour contribuer à une réorientation économique de l'Europe.

Nous quittons les rivages de l'ultralibéralisme atteints depuis des dizaines d'années sous la volonté des gouvernements de gauche et de droite confondus, pour revenir vers la ligne de l'économie sociale de marché compétitive. Quand j’évoque la politique industrielle, je parle aussi de cette ligne: je veux dire que l'Europe doit être capable de produire et pas seulement de consommer des produits fabriqués par les autres, dans des conditions qui ne sont pas toujours écologiquement ou socialement responsables.

Je ne m'interdis pas d'aller plus loin pour consolider le socle social. J'exprimerai un certain nombre d'idées au cours des mois qui viennent, mais pour moi, l'économie sociale de marché compétitive est le fil bleu du projet politique européen. 

Qu'entendez-vous par "économie sociale de marché compétitive"?

La liberté économique de créer des richesses, du profit, mais avec des règles qui permettent une certaine redistribution, qui empêchent les abus et qui assurent l'équité. Pour moi, l'économie sociale de marché, c'est liberté et équité.

Vous avez salué la démarche de François Hollande sur le pacte de responsabilité. Que pensez-vous de ses trois grandes propositions sur l’Europe (en particulier l’"Initiative pour une convergence économique et sociale" et "une grande entreprise franco-allemande pour la transition énergétique")?

A Bruxelles, nous avons écouté l'intervention du chef de l'Etat avec beaucoup d'attention et nous y avons vu l'annonce ou la confirmation de réformes qui, de notre point de vue, sont nécessaires pour la France. Elles peuvent aussi participer à la relance du marché intérieur et de l'Union européenne. Tout cela va dans la bonne direction. Qu'il s'agisse de ce que le président a confirmé sur la transition écologique ou de ce qu’il a évoqué sur le dialogue franco-allemand, ou encore de la baisse des charges qui pèsent sur le travail et pénalisent l'emploi. Hélas, le temps passe et le temps presse.

Il faut donc accélérer le rythme des réformes?

La grande faiblesse de la France est son déficit budgétaire et sa dette qui atteint 94% du PIB. Celle-ci n’est pas le fait de Bruxelles. Nous devons réduire nos dépenses, mais nous ne pouvons pas augmenter les impôts pour réduire le déficit. La France a aussi une faiblesse de compétitivité. Pour moi, le discours du président de la République est un message de prise de conscience. Il y a déjà eu des réformes sur le marché du travail ou sur la baisse des charges, mais il faut aller encore plus loin et encore plus vite.

Pour revenir à l’économie sociale et l’innovation sociale, y a-t-il un consensus européen sur leur définition?

Tout d’abord, il est assez nouveau que l’on s’occupe de ce secteur de l'économie à Bruxelles. J'ai beaucoup étudié ce qui s'est fait dans ce domaine et j’ai constaté que ce sujet n’avait jamais été mis en haut de l'agenda. Avec l'appui de mes collègues Antonio Tajani et Laszlo Andor, nous l’avons fait, notamment avec la stratégie pour l'entrepreneuriat social en 2011. Le président Barroso nous a soutenu. Ce travail collégial avec une approche globale nous a permis de déterminer onze propositions, que nous avons mises en œuvre pour l’essentiel.

Mais avez-vous réussi à harmoniser les définitions, très variables selon les pays?

Pas encore, car c’est un sujet relativement neuf à Bruxelles et pour beaucoup de pays. La première condition était d’en parler au niveau européen et de créer cette plateforme, dont Strasbourg est la démonstration concrète et vivante [ndlr: “Entrepreneurs sociaux: Prenez la parole!” est un événement sur l’entrepreneuriat social en Europe qui s’est déroulé à Strasbourg les 16 et 17 janvier 2014]. La deuxième condition était de ne pas perdre de temps pour prendre des mesures utiles à tous.

Nous avons donc rapidement proposé des fonds d’investissement sur l’entrepreneuriat social, un “passeport” sur le capital-risque, la rénovation et la simplification des marchés publics, d’ailleurs votées le 15 janvier 2014 par le Parlement européen. Nous disposions de deux ans avant les nouvelles perspectives financières pour 2014-2020. Il fallait donc orienter les fonds structurels vers l’entrepreneuriat social, ce que nous avons fait.

Bientôt, nous proposerons un statut européen des mutuelles. Le statut européen de la fondation entre quant à lui en phase finale du processus législatif. En avril, nous publierons notre "cartographie" de l’entrepreneuriat social, une sorte de photographie globale du secteur des mutuelles, des entreprises, des associations et des coopératives, qui nous aidera à définir des outils de labellisation.

Combien de fonds d’entrepreneuriat social européens ont-ils été labellisés? Quel montant cela représente-t-il?

Il s’agit d’un véhicule financier qui labellise pour des acteurs financiers, des fonds d’épargne, des fonds d’investissement, leur orientation vers les activités sociales et solidaires. Il est entré en vigueur à l’été 2013. Nous n’avons donc pas encore suffisamment de visibilité sur cet outil.

Concernant le nouveau programme européen pour l'emploi et l'innovation sociale (EaSI) dont les Etats ont la gestion. Comment vous assurez-vous que ces derniers emploient bien ces crédits pour l’innovation sociale et les entrepreneurs sociaux?

Cela renvoie au débat sur ce mot très "techno" qu’est la subsidiarité d’un programme-cadre européen avec une très large marge de manœuvre pour les Etats. Si j’organise cette conférence avec mes collègues à Strasbourg, c’est pour créer un momentum politique. Si personne n’en parle, si on ne se réunit pas, si on ne montre pas que plus de 2000 personnes étaient mobilisées, cela restera toujours marginal. Il faut que les gouvernements, les parlementaires européens, les parlementaires nationaux prennent la mesure de l’enjeu. Une nouvelle entreprise sur quatre en Europe est liée à l’entrepreneuriat social. Les ministres sont des gens intelligents, quelque soit leur sensibilité politique. Nous mettons à disposition des crédits pour la jeunesse, la formation... Je n’imagine pas que les Etats membres passent à coté des besoins de l’entrepreneuriat social.

Vous comptez donc beaucoup sur la pédagogie… qu’en est-il de l’évaluation de l’impact social des entreprises? Il n’existe pas encore de référentiel européen pour évaluer l’impact d’une entreprise sociale de la même façon dans tous les pays membres...

C’est précisément l’exercice que j’ai lancé, il y a maintenant un an et demi. En avril, nous aurons le résultat de cette photographie complète, pour que l’on sache ce que sont les entreprises sociales. Aussi bien au Royaume-Uni, en Slovaquie, en Pologne, ou en Grèce. À partir de quoi, je pense, nous aurons des outils pour obtenir ce référentiel.

Pour trouver des critères communs à tous ces pays…

Tout à fait. Un référentiel qui est nécessaire. Nous n’avons pas la science infuse à Bruxelles. J’ai besoin de données et de propositions du secteur. C’est pourquoi, nous avons essayé de faire une sorte de "Davos de l’entrepreneuriat social", à Strasbourg.

Concernant la responsabilité sociale des entreprises (RSE), jusqu’où l’Europe doit-elle intervenir en la matière, selon vous ?

J’ai présenté un texte sur ce sujet, qui inclut l’environnement, des règles sociales, de la diversité... Il a été bien reçu par les partenaires. Nous ne sommes peut-être pas allés jusqu’au bout en fixant des quotas obligatoires sur la diversité homme-femme, par exemple. Mais ce texte sur la RSE est une première. Il est en discussion au Parlement. Il s’agit d’une conviction que j’ai déjà exprimée: il n’y a pas de performance économique sans cohésion sociale durable, dans la société et dans les entreprises.

Pensez-vous que ce texte aboutira avant la fin du mandat de la Commission?

Cela dépendra des législateurs, mais je pense qu’il y a une possibilité qu’il aboutisse avant le mois d’avril. Le sujet de la transparence est particulièrement conflictuel. Il y a des oppositions assez fortes. Sur cette question à laquelle je tiens, on devrait aboutir à un consensus sur le reporting extra-financier.

Pensez-vous que l’instauration d’un devoir de vigilance des multinationales sur leurs filiales, qui fera l’objet d’une proposition de loi en France au printemps, soit une mesure dont pourrait s’emparer l’Union européenne?

Je vais regarder cette proposition de manière constructive, je ne veux pas me prononcer dessus sans l’avoir vue dans les détails. Mais, par exemple, quand nous instituons la transparence pour les banques (filiales ou pas), sur les impôts qu’elles paient, les subventions qu’elles reçoivent, le nombre de salariés qu’elles ont, c’est cette transparence-là que l’on voudrait imposer aux grandes entreprises aussi, dans l’amendement au texte sur le reporting extra-financier. On retrouve un peu cette idée de devoir de vigilance.

Durant votre mandat, justement, vous avez rencontré beaucoup d’acteurs de l’économie sociale. Y a-t-il des initiatives qui vous ont marquées?

Avant même d’être commissaire, je m’intéressais à la question de l’entrepreuneuriat social. Ce n’est pas une conviction récente, ni conjoncturelle. Lorsque je suis devenu commissaire, j’ai chargé un conseiller dans mon cabinet de suivre cette question en particulier. Lorsque j’étais ministre de l’Agriculture, j’ai pu observer le recyclage de produits alimentaires à Rungis, par exemple. En tant que ministre de l’Environnement, j’ai soutenu les emplois verts. Et bien avant encore, lorsque j’étais député de Savoie, j’ai rencontré beaucoup d’entrepreneurs comme ceux qui font de la récupération de déchets.

J’ai donc plus d’exemples en France. Je ne vais pas distribuer des bons ou des mauvais points, mais des initiatives comme Siel bleu ou Websourd méritent d’être saluées. Ces initiatives ont un impact sur les finances publiques qu’on ne mesure actuellement pas de manière juste, comme le montre l’enquête McKinsey sur les économies que Siel bleu permet de réaliser à la Sécurité sociale. Ma mère, qui a été en maison de retraite pendant deux ans, et qui est décédée au mois de juin, allait à des séances de sport. Un rendez-vous qu’elle attendait chaque semaine. C’était formidable pour elle de voir des jeunes gens venir faire de l’exercice. Le gain en terme de réduction des fractures du col du fémur, pour le moral etc., doit être mesuré. Cela fait partie des référentiels que vous évoquiez. Il est important de montrer que ce sont des entreprises qui ont mieux résisté à la crise, qui contribuent au lien social, participent à l’économie tout en étant profitables.

A quelques mois des élections européennes, la défiance des Français envers l’Europe est très forte et l’abstention s’annonce élevée…

La défiance est souvent entretenue par l’absence de débat, d’explications, de dialogue. Elle est aussi entretenue, permettez-moi de le dire, par des hommes et des femmes politiques de gauche et de droite, en France, qui trouvent commode de transformer l’Europe en bouc émissaire. Ce n’est pas l’Europe qui a demandé à la France d’être en déficit depuis quarante ans. Il faut donc être juste avec Bruxelles. Une grande partie de cette méfiance est entretenue par ce discours que je trouve simpliste.

… Comment peut-on faire pour que les Européens se sentent concernés par les enjeux de ces élections et par l’Europe?

Une partie de cette méfiance et cette distance des citoyens avec l’Europe est aussi due à la crise. Lors d’une crise, on cherche les responsables. Il faut donc que la croissance revienne, et elle est en train de revenir. La seule clé, c’est le débat public. Il faut aussi que les acteurs politiques, où qu’ils se trouvent, soient disponibles pour débattre avec les citoyens. Je pense que les citoyens sont intelligents. Ils sont capables de comprendre les efforts qu’on leur demande, à condition qu’on leur explique le sens de ces efforts et que l’on inscrive tout cela dans un projet.

Les partis politiques n’ont-ils pas aussi leur part de responsabilité, en ne mettant pas assez en avant ces élections, en ne validant les listes de candidats que très tard?

Oui, bien sûr… Dans tous les partis, la question européenne est considérée comme secondaire. Je constate depuis très longtemps que le débat en France reste hexagonal. C’est une faiblesse parce que beaucoup de nos problèmes ont une dimension et une solution européenne. On est beaucoup plus fort en cherchant une solution européenne qu’en cherchant une solution chacun chez soi.

Regardez bien les sujets: l’écologie, le changement climatique, la sécurité, comment rester autonome stratégiquement par rapport aux Américains, aux Chinois… La défense de l’intérêt national ne peut plus être seulement nationale. Je pense que l’on doit être patriote et européen et pas l’un à la place de l’autre.

Selon vous, quel thème va ressortir dans la campagne électorale?

La priorité absolue aujourd’hui, c’est la croissance. Il faut montrer que les sacrifices demandés aux Européens, qui ont provoqué beaucoup de souffrances, ont été utiles, puisque le train redémarre. Il n’a pas déraillé et on a remis les rails parallèles. Pour moi, la priorité des priorités, c’est la stratégie industrielle européenne. C’est que l’Europe redevienne une terre de production, une terre manufacturière; que l’on n’abandonne pas la production aux Chinois, aux Américains ou aux Japonais. Mais la production, c’est l’objectif. L’outil, c’est l’entreprise, y compris ces entreprises différentes que sont les entreprises sociales.

 

Propos recueillis par Hélène Fargues et Fanny Roux, le 16 janvier 2014, à Strasbourg. 

 

Photo: Michel Barnier, 2011. Crédit: StateChancellery/Flickr. 

 

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