Peut-on (vraiment) sauver la planète en jouant?

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Expert en serious games, Simon Bachelier décrypte pour Youphil.com la portée des jeux vidéo à impact social.

Avec plus d’un milliard de joueurs dans le monde, le jeu vidéo est un puissant moyen de communication. Conscients de son potentiel, certaines ONG, association ou créateurs indépendants n’hésitent pas à l’utiliser pour rallier le public à une cause.

Entretien avec Simon Bachelier, expert en jeux vidéo et curateur (un nouveau métier venu du monde de l'art qui mélange les compétences du commissaire d'exposition et d'organisateur d'événements) pour One Life Remains, qui nous éclairent sur les différents enjeux.

Youphil.com: Pouvez-vous expliquer ce qu’est un jeu à impact social?

Simon Bachelier: C’est un jeu visant à sensibiliser le joueur à une cause sociale, humanitaire ou environnementale. Il y a différentes sortes de jeux à impact social. Il y a ceux qui vont attirer votre attention sur un sujet que vous ne connaissez pas. Ensuite, il y a ceux qui ont une approche plus engagée: le jeu va essayer de vous convaincre, en vous mettant dans la peau du personnage. Le jeu à impact social peut aussi être utilisé pour vous inviter à soutenir une cause: signer une pétition ou contribuer à un fonds d’aide, par exemple. Dans ce cas-là, le jeu n’est qu’un prétexte pour vous ramener à la réalité et vous inviter à agir, à avoir une démarche militante.

Quelques exemples?

Le jeu McDonald’s Videogame, du groupe Molleindustria. Ce jeu internet vous plonge dans l’univers d’un gérant d’un McDonald’s. De la production agricole aux restaurants, en passant par les campagnes marketing et la corruption des politiciens, vous devez tout mettre en place pour réaliser un maximum de bénéfices. Il a quelque chose de cynique dans ce jeu de gestion, mais le message consiste à dire: "Voilà le prix à payer pour pouvoir manger ces hamburgers dans toutes les régions du monde". Molleindustria crée chaque année des jeux sur des thèmes différents: WikiLeaks, l’industrie pétrolière etc. Ils utilisent des actualités, parfois un peu grossies, pour permettre au joueur de se plonger dans un univers souvent immoral et développer son esprit critique. Ce qui est intéressant ici, c’est d'avoir le mauvais rôle, avec des objectifs comme amasser le plus de pétrodollars, pour mieux comprendre la situation et les enjeux.

Très captivant aussi, le jeu A force more powerful. Un jeu de stratégie qui prône la non-violence. Contrairement aux jeux de stratégie traditionnels, ici le joueur doit renverser un pouvoir en utilisant des moyens pacifiques comme le lobbying ou les manifestations. Le joueur est amené à prendre tout un tas de décisions importantes et en gérer les conséquences, ce qui amène à une réflexion plus poussée sur la problématique. C’est assez remarquable car le jeu renverse toutes les conventions des joueurs habitués aux jeux de stratégie.

Y-a-t-il uniquement des jeux à impact social sous format vidéo?

Non, comme le jeu Macon Money, lancé en 2010. Macon est une ville de Géorgie, aux Etats-Unis, qui rencontrait différents problèmes: la disparition progressive des commerces de proximité au profit des zones industrielles et le manque de lien entre les différentes communautés. Ce jeu, financé par la Knight Foundation, permettait pendant quelques mois de récupérer des demi-coupons avec des moitiés de dessins imprimés dessus. Le but étant de retrouver la personne qui détenait l’autre partie du billet. Tous les moyens pouvaient être utilisés: internet (avec Facebook, Twitter etc.), passer une annonce dans la boulangerie du quartier, aller à des évènements…

Une fois les deux parties réunies, les personnes pouvaient échanger les coupons contre une somme en Macon Money à dépenser uniquement dans les commerces locaux. Résultat: l’expérience a permis des rencontres intergénérationnelles ou intercommunautaires qui n’auraient pas eu lieu en temps normal. Et la population a aussi redécouvert leur quartier et ses boutiques.

Des joueurs de Macon Money. Crédit: Macon Money

Quel est l’intérêt d’utiliser le jeu comme vecteur de sensibilisation?

C’est un moyen qui permet de s’approprier une cause, de s’engager ou de s’intéresser à de nouvelles choses. Le jeu est un média comme un autre. L’avantage, c’est qu’il va aussi permettre de toucher un public moins sensible aux autres médias, comme les ouvrages ou les films documentaires. Les plus jeunes vont y être aussi plus réceptifs. De plus, en permettant au joueur d’être acteur d’une situation donnée, même si elle est simulée, le jeu permet à certaines personnes de mieux adhérer au message.

Pourquoi le joueur va-t-il s’orienter vers ce type de jeu?

Les jeux ne se réduisent pas à quelque chose d’amusant. Il y a des jeux angoissants ou effrayants qui marchent très bien. Pourquoi? Parce qu’ils permettent de se changer les idées en se plongeant dans un autre univers. C’est le principe du jeu: se couper de la réalité le temps d’une partie, que ce soit une partie de petits chevaux, d’échecs ou de jeu vidéo.

Maintenant, pourquoi une personne irait vers les jeux à impact social plutôt qu’un autre? Cela dépend surtout de l’intention et la démarche de la personne. Peut-être va-t-elle tomber dessus par hasard, peut-être qu’elle va avoir envie d’autre chose. Par exemple, un jeu de stratégie pacifique, comme A force more powerfull, va être intriguant puisqu’il permet une nouvelle expérience. C'est un défi. Les jeux à impact social vont intéresser parce qu’ils sont différents.

Finalement, peut-on contribuer à l’amélioration de la société en jouant aux jeux vidéo?

On ne change pas vraiment le monde en jouant aux jeux vidéo, car il n’y a pas d’impact direct. Par contre, le jeu peut vous mettre dans des situations que vous n’aviez jamais connues, parler de sujets que vous n’aviez jamais étudiés, et ainsi nourrir votre réflexion et inciter à prendre de la distance sur votre quotidien. C’est en cela qu’il peut aider à changer les choses et avoir un impact sur le monde.

Alors, que pensez-vous de la position de Jane McGonigal, auteur du livre Reality is broken, selon laquelle les jeux nous rendent meilleurs et peuvent changer le monde? 

Selon Jane McGonigal, lorsque nous jouons nous développons des énergies positives qui provoquent de la satisfaction, de l’émerveillement et donc nous devenons plus sociables. Elle prend exemple sur certains joueurs de World of Warcraft (WoW), à qui on ne donne jamais la moindre responsabilité dans le monde extérieur (au bureau, dans sa famille etc). Tandis que dans les jeux multi-joueurs comme WoW, ces mêmes personnes peuvent être amenées à diriger ou accompagner des groupes d’une cinquantaine de joueurs avec une organisation et une efficacité sans faille. Ainsi, le jeu permet de mettre en avant des compétences qu’on ne laisse pas s’exprimer au quotidien.

Que le jeu permette de s’émanciper, je trouve cette théorie intéressante. Néanmoins, présenter le jeu comme un remède miracle, c’est un peu excessif. Il y a clairement des arguments pertinents dans sa pensée que je rejoins, et d’autres qui sont une vision un peu raccourcie.

 

Crédit photo: Flickr/Ben Northern.
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