Mais où va l'innovation sociale?

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La théoricienne de l'innovation sociale Kriss Deiglmeier fait le point sur l’évolution du concept et nous livre sa vision de la décennie à venir.

> Cet article a initialement été publié dans la Lettre professionnelle “Tendances de l’innovation sociétale” N°50 du 28 janvier 2013.

Youphil.com: Vous avez été une des premières à populariser le terme d’innovation sociale. Quelle était votre définition alors, et comment a-t-elle évolué?

Kriss Deiglmeier: La définition n’a pas changé. Il s’agit d’une solution nouvelle à un problème social, qui soit plus efficace et durable que les solutions déjà existantes. Mais l’aspect central de cette définition est que l’innovation sociale (IS) crée une valeur ajoutée positive pour la société dans son ensemble et pas seulement pour des individus. Quand nous avons commencé à employer ce terme au début des années 2000, le concept en vogue était celui d’entrepreneuriat social, qui met en avant tout l’accent sur une personnalité. On cherchait alors à déceler les caractéristiques de l’individu derrière l’innovation: qu’est-ce qui fait un Muhammad Yunus par exemple?

Or plusieurs personnes à Stanford ont estimé qu’il fallait plutôt essayer de comprendre l’IS en tant que telle. Donc plutôt: comment est-ce que la microfinance se développe, se diffuse et se propage? On ne parle plus d’individu, mais de système. L’IS était alors un concept que personne ne comprenait, mais qui avait un fort potentiel. D’abord, parce qu’il fallait avoir une optique plus large si l’on voulait vraiment résoudre les problèmes de notre société. Ensuite, parce que nous nous sommes rendu compte que l’IS naît de manière fondamentalement différente de l’innovation traditionnelle. On ne pouvait lui appliquer la recherche extensive sur l’innovation qui était faite à ce moment-là à la Sillicon Valley. Il lui fallait donc sa propre définition afin de permettre qu’elle prenne son élan.  

Comment le champ de l’innovation sociale a-t-il évolué au cours des dix dernières années?

Le concept a acquis de plus en plus de notoriété et ce, dans tous les secteurs. De plus en plus de personnes croient que l’IS peut impulser un changement. En 2003, on nous lançait des regards interrogateurs. En 2013, la Maison-Blanche a un Office of Social Innovation and Civic Participation, certaines entreprises ont des bureaux entiers dédiés à l’IS. C’est donc une trajectoire positive. En revanche, mettre en œuvre l’IS est plus ardu et long qu’on ne le pensait. Nous devons encore comprendre comment mettre en place des partenariats multisectoriels de manière efficace afin qu’ils durent au moins 10 ou 20 ans et qu’ils fassent avancer l’IS.

Les partenariats multisectoriels entre entreprises, entités publiques et ONG sont justement au cœur de votre définition depuis le début...


Si on regarde le continuum de l’IS, il y a la phase de conception, la phase pilote et enfin la phase de diffusion. Ces partenariats sont avantageux pour trouver de nouvelles idées, mais pas nécessaires. Idem en phase pilote. Ils peuvent servir à atteindre différents acteurs, surtout s’il faut mettre en place une chaîne logistique. Mais c’est dans la troisième phase que ces partenariats 
deviennent cruciaux. Il y a dix ans, nous 
avons étudié les IS 
qui avaient réussi à 
se généraliser dans 
les trente dernières années. C’est lors de la diffusion qu’apparaissent les difficultés, et personne n’y parvient de manière isolée.

D’où viennent les blocages?

Il existe trois freins principaux. Ces partenariats multisectoriels sont entravés par le fait que les acteurs ont des logiques institutionnelles différentes. Le monde de l’entreprise suit des principes d’efficacité, sur des périodes relativement courtes. Les gouvernements sont là pour servir la société, ce qui crée une bureaucratie importante. La société civile et le non-profit sont quant à eux basés sur un modèle collaboratif.

Le deuxième frein se trouve dans les dynamiques de pouvoir. Prenons par exemple les IS qui cherchent à développer des médicaments pour des maladies oubliées. Il y a parfois de grandes entreprises pharmaceutiques qui ont beaucoup de ressources et qui travaillent avec de petites ONG. Cela peut poser problème car cela crée un rapport de force déséquilibré.

Enfin, le troisième défi est lié à l’approche temporelle: les gouvernements suivent les cycles électoraux, les entreprises sont tenues par leurs résultats semestriels. L’IS est une affaire de long terme! Pour dépasser ces fonctionnements opposés et développer des partenariats efficaces, il faut des leaders voués à la cause, des ressources financières adéquates et une ténacité qui est beaucoup plus dure à tenir pour les entreprises car elles ont des comptes à rendre à leurs investisseurs. Alors que la société civile, elle, sait intrinsèquement que certains changements peuvent mettre des années à se réaliser. 

D'après vous, quelle est l’IS la plus importante des dix dernières années?

Très clairement, la microfinance, qui est la plus connue de par son ampleur.

Beaucoup de personnes conçoivent la microfinance en termes d’entrepreneuriat social...


Justement. Muhammad Yunus est l’entrepreneur social, mais la microfinance est une IS. Je ne veux pas minimiser la portée de son idée, mais sa diffusion a dépassé son créateur. L’IS ne peut être enfermée dans un cadre simplificateur, ce qui est un avantage et un inconvénient. Le commerce équitable, la microfinance, l’investissement socialement responsable -ce sont tous des IS. Or les IS traversent les frontières: certaines émanent des non-profit, d’autres des entreprises, d’autres des gouvernements. Le changement vient plus facilement quand on ne se soucie pas d’où il vient mais plutôt de comment il se diffuse. Le défi est de s’assurer que le public comprenne ça. Il ne faut pas forcément qu’il sache ce qu’est le concept d’IS, mais plutôt que l’innovation elle-même fasse partie du domaine public, afin de permettre encore plus de changement.

Vous choisissez la microfinance comme exemple d’IS, pourtant elle a été très critiquée.


La plupart des changements sociaux suscitent des controverses. C’est inévitable dans un monde de sept milliards d’habitants aux cultures et valeurs variées. C’est un processus d’apprentissage. La microfinance a-t-elle fait des erreurs? Oui, bien sûr. Mais il n’y a pas d’entreprise dans le monde qui ne fasse pas d’erreur. Il faut des échecs, sinon on n’apprend rien.

Entre le non-profit, le privé et le public, où l’IS se développe-t-elle le plus?

Ma réponse n’est pas basée sur une étude mais je dirais les entreprises et le non-profit. Des entreprises comme Unilever, HP ou Nike s’engagent avec la société civile afin de 
faire avancer l’IS. On 
trouve des exemples
 où les gouvernements
 essaient d’être moteurs en la matière, comme c’est le cas avec les social impact bonds, mais ils restent par nature un peu en arrière.

Pourquoi les entreprises sont-elles à la pointe? L’IS fait-elle partie de leur stratégie de communication?


Certaines de ces entreprises étaient déjà avancées en matière de RSE. Les entreprises sont plus au fait des problèmes principaux auxquels nous sommes confrontés, comme le changement climatique ou la pénurie des ressources comme l’eau. Elles les incorporent donc dans leur stratégie comme une nécessité de l’entreprise, et ont ainsi une longueur d’avance.

Coca-Cola, dont le modèle dépend de l’eau, a intérêt à résoudre la question de la pénurie d’eau! Il y a donc conflit car ces entreprises sont tenues par les résultats semestriels qui ne sont pas toujours dans le meilleur intérêt de la société et, en même temps, elles savent quels sont leurs défis en se basant sur des projections de long terme de ce qui touchera... la société dans son ensemble.

L’IS devient-elle une opportunité commerciale pour ses entreprises?

Les entreprises s’impliquent dans l’IS d’abord pour le marketing et la marque. Elles le font car les consommateurs sont sensibles à ces sujets et que ça influe leur trajectoire de croissance. Le commerce équitable n’aurait pas un tel succès sans les consommateurs. La deuxième raison est le retour sur investissement: créer un immeuble plus efficace permet de réduire les coûts. La troisième raison est le potentiel de croissance. Prenons le challenge Ecoimagination, au cours duquel General Electrics a investi deux millions de dollars pour qu’entreprises, innovateurs et étudiants développent des produits qui améliorent notre consommation d’énergie. Enfin, la quatrième raison est la volonté de garder et de motiver leurs employés. Ces derniers veulent travailler pour des entreprises responsables et pouvoir s’engager au sein de leur entreprise.

Comment voyez-vous l’IS évoluer dans les dix prochaines années?


Je suis optimiste. On est à un moment charnière où les acteurs commencent à se demander comment ils peuvent changer leur comportement. On va voir plus d’IS radicales et incrémentales. À Stanford, je vois des jeunes venus de partout dans le monde qui sont très motivés. Il faut capitaliser sur eux pour les innovations incrémentales. Mises ensemble, elles permettront un changement de taille.

Nous avons passé les dix dernières années à sensibiliser et faire comprendre ce concept. Maintenant il faut produire. C’est comme essayer de perdre du poids: il faut d’abord savoir quoi manger avant de changer ses habitudes. Les universités et les think tanks doivent être une source d’inspiration. Ils doivent fournir de meilleurs outils, produire encore plus d’études de cas et être plus rigoureux afin d’aider les différents acteurs à mieux mettre en­ œuvre les IS.

Ce qui m’inquiète, c'est le manque de volonté des gens de s’accrocher sur le long terme. Tous les trois à six mois, les entreprises sociales doivent franchir des obstacles qui manquent de les faire échouer. Or les gens veulent des succès rapides. Ils voient Google et eBay et pensent qu’une IS peut croître de la même manière. Ce n’est pas le cas. Il faut donc qu’investisseurs et philanthropes soient tenaces et comprennent que c’est un engagement sur le long terme.

 
Photo: agricultrice indienne. Crédit: Flickr/CIAT International Center for Tropical Agriculture.

 

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