Matthieu Ricard: "nous vivons une crise de l'avidité, de la stupidité et du manque de régulation"

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Youphil.com a rencontré le moine bouddhiste Matthieu Ricard, à l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Plaidoyer pour l'altruisme.

Le rendez-vous a été donné dans une brasserie, entre deux entretiens, près de la Maison de la radio. Matthieu Ricard est un homme pressé.

Quand il ne voyage pas en avion, le moine bouddhiste et interprète français officiel du Dalaï lama vit dans un monastère au Népal, et consacre une grande partie de son temps aux nombreux projets humanitaires qu'il porte.

Pour Youphil.com, Matthieu Ricard revient sur sa vision de l'économie, ses engagements humanitaires et sa vie dans l'Himalaya.

Youphil.com: Certains de nos lecteurs nous ont fait part de leur étonnement de vous voir participer au Forum économique mondial de Davos, notamment. Vous espérez porter la bonne parole auprès des grands capitalistes?

Matthieu Ricard: En ce qui concerne le forum de Davos, ce n’est pas de mon initiative. Je ne me suis jamais dit: “Tiens, si j’allais à Davos?”. Lorsque l’on vous demande de venir au Forum économique mondial, qui est censé être La Mecque du capitalisme, la démarche est intéressante. Beaucoup de scientifiques, de personnes engagées dans l’humanitaire ou d’entrepreneurs sociaux, comme Muhammad Yunus ou Fazle Hasan Abed, le fondateur du Bangladesh rural advancement committee (Brac), y sont allés.

Il y a une voix pour les personnes qui font autre chose que de l’économie, ou qui ne travaillent ni dans l’industrie, ni dans les grandes multinationales. Si on vous donne l’occasion d’exprimer un point de vue contraire, et que l’on peut le faire en toute intégrité et sans compromettre ses valeurs, c’est utile. Il faut aller au cœur du dragon, pour essayer d’enclencher un revirement des mentalités.

Comment réagissent ces grands patrons lorsque vous leur parlez d’altruisme, par exemple?

Généralement la plupart disent: “Mais bien sûr, c’est de ça dont nous avons besoin!”. Malheureusement, ils reviennent très vite à leur manière de penser. Ceci dit, beaucoup admettent que le monde a besoin de davantage d’honnêteté et que nous devons nous préoccuper des générations à venir.

De grands économistes admettent que si l’on n’a aucune considération pour autrui, on ne peut pas gérer la démocratie, l’environnement, la qualité de l’air ou la biodiversité. Cela montre qu’il y a une prise de conscience au plus haut niveau.

Il est important de discuter avec de grands décideurs ou des économistes comme Joseph Stiglitz, par exemple. Certains d’entre eux disent qu’il est indispensable d’emprunter la voie du “care”: la voie de la sollicitude, de la solidarité, le fait d’être concerné par autrui. C’est un discours que l’on entend de plus en plus.

Vous arrive-t-il également de conseiller de grandes entreprises?

Non, je n’ai aucune activité de coaching ou de conseil. Je prends la parole lorsqu’on me le demande. Je vis au Népal, où je m’occupe de projets humanitaires.

J’essaye d’être utile, de faire ce que je peux au fil des jours et selon les opportunités. Je n’ai d’autre programme que de vivre là où je vis et de me consacrer à mes projets humanitaires.

Justement, au début des années 2000, vous avez co-fondé l’association humanitaire Karuna-Shéchèn. Quelles sont vos priorités?

Depuis une douzaine d’années, nous avons développé près de 130 projets au Népal, au Tibet et en Inde, dans des domaines comme la santé, l’éducation, les aides sociales pour les personnes âgées ou la construction de ponts.

Au Népal, par exemple, nous construisons des écoles en bambou: en trois mois, nous pouvons bâtir une école pour 2000 enfants et pour 100.000 euros. C’est un bon investissement!

Depuis l’écriture de mon premier livre “Le moine et le philosophe” avec mon père [le philosophe et journaliste Jean-François Revel, NDLR], j’ai consacré l’intégralité des droits d’auteurs à mes projets humanitaires. Mais ce n’est pas suffisant, nos projets coûtent près de deux millions d’euros chaque année.

Comment interprétez-vous la crise économique mondiale?

C’est une crise de l’avidité, de la stupidité et du manque de régulation. C’est un système malsain! Il faut une régulation intelligente, faite d’altruisme. Pas pour museler l’entreprise. Mais si on dérégule à outrance comme cela a été le cas aux États-Unis depuis Ronald Reagan, on aboutit à ce que certains détournent le système à leur profit.

Il faut une économie positive, qui facilite le commerce équitable ou les investissements éthiques. Il faut, par exemple, cesser de financer l’industrie du tabac, qui a fait 100 millions de morts au vingtième siècle et qui continue de tuer des millions de personnes chaque année. C’est autant que les deux dernières guerres mondiales réunies!

Vous avez d’ailleurs récemment participé à un groupe de réflexion sur l’économie positive

Oui, j’ai proposé la création d’une bourse de l’économie positive. Beaucoup de choses se font dans l’économie participative: le crowdfunding, le microcrédit ou encore les banques coopératives. Toutes ces pratiques restent pourtant dispersées et certaines personnes ne savent même pas qu’elles existent.

Une bourse de l’économie positive, qui regrouperait l’ensemble de ces initiatives, permettrait de donner une certaine crédibilité à ces innovations et chacun saurait où investir.

Le concept de bonheur national brut est une question qui vous passionne. Pouvez-vous nous l’expliquer?

Lors d’une conférence au siège des Nations Unies [en avril 2012, NDLR], j’ai participé à un débat proposé par le Bhoutan sur le bonheur national brut (BNB). L’idée n’est pas simplement de faire en sorte que tout le monde se sente heureux. Il s’agit de faire des comptes nationaux, comme le fait le Bhoutan, où le produit intérieur brut (PIB) n’est qu’un index parmi d’autres: il y a l’index de prospérité environnementale, ainsi que l'index de richesse sociale. 

Pour vous donner un exemple, si les gens fument et achètent des paquets de cigarettes, cela fait grimper le PIB. S’ils vont à l’hôpital pour se faire soigner d’un cancer, cela fait également monter le PIB. Mais le Bhoutan comptabilise cela comme une perte de richesse sociale. Avec ces trois index réunis, les sociétés se sentent plus à l’aise.

Cet indicateur est-il applicable aux sociétés dans lesquelles nous vivons?

Oui, Joseph Stiglitz a même évoqué un système d’avenir. Le Japon a nommé un secrétaire d’État pour étudier cette idée du triple index de richesse économique, sociale et environnementale.

Le Costa Rica est aussi très avancé sur la question, c’est un des pays les plus “verts” du monde. Même l’Angleterre souhaite étudier le bien-être de sa population. Ce nouveau paradigme économique a largement dépassé les frontières du Bhoutan.

Récemment pourtant, le nouveau Premier ministre du Bhoutan, Tshering Tobgay, a estimé que le bonheur national brut n’est plus en adéquation avec les “problèmes réels auxquels nous sommes confrontés”…

Je connais très bien Tshering Togbay et je pense qu’il s’agit d’une posture politique pour se démarquer de son prédécesseur. La Commission du bonheur national brut au Bhoutan est maintenue, mais il souhaite peut-être un peu réviser les priorités du gouvernement. Il faut voir ce que cela donne, mais à mon sens c’est dommage!

Ce nouveau paradigme a permis l’extension du couvert végétal du pays, le développement de l’agriculture biologique et l’interdiction de la chasse, de la pêche ou du tabac. C’est remarquable au niveau d’une petite nation. Je ne pense pas que le Premier ministre puisse revenir sur tout cela.

"Plaidoyer pour l'altruisme", sorti le 19 septembre 2013 aux éditions Nil.

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 
 
 
Crédit photos: Romain De Oliveira
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