Matthieu Ricard, l'altruisme pragmatique

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Deuxième partie de notre entretien avec le moine bouddhiste Matthieu Ricard, dans laquelle il revient sur sa vie monastique.

Retrouvez la première partie de l'entretien avec Matthieu Ricard: "Nous vivons une crise de l'avidité, de la stupidité et du manque de régulation"

Vous consacrez votre dernier ouvrage à l’altruisme. En quoi ce concept peut-il être une solution aux défis économiques, sociaux et environnementaux auxquels nous sommes confrontés?

L’altruisme souhaite réconcilier trois échelles de temps: le court terme de l’économie, le moyen terme de la qualité de vie, et le long terme de l’environnement. Il y a encore deux siècles, l’impact de l’homme sur l’environnement était négligeable et la Terre pouvait panser ses plaies elle-même.

Ce n’est plus le cas! Depuis 1950, l’impact de l’homme sur notre planète se fait plus fort. Ce sont les générations futures qui en payeront le prix.

L’altruisme permet justement de relier ces trois échelles de temps. Si l’on a de la considération pour autrui, on ne joue pas au casino avec l’argent des investisseurs qui vous font confiance, par exemple. En revanche, on fait en sorte que l’économie soit plus solidaire, ou que les populations et la biodiversité s’épanouissent.

Comment procéder?

L’altruisme vise non pas à un développement effréné, qui de toute façon est impossible. Au rythme actuel, il nous faudrait deux planètes en 2050 pour continuer à croître. Cessons de parler du développement durable. Il faut plutôt une harmonie durable, un développement qualitatif, pas seulement quantitatif.

Cette harmonie durable implique que l’on sorte de la pauvreté plus de 1,5 milliard de personnes et que l’on réduise la consommation ahurissante au sommet de la pyramide. C'est cette consommation qui est l'une des causes du réchauffement climatique, dont souffrent les pays pauvres. Il y a donc un problème éthique vis-à-vis des populations les plus démunies.

L’harmonie durable, c’est que les populations pauvres puissent vivre de façon décente et qu’il n’y ait pas des cinglés qui, au sommet de la pyramide, consomment de manière déraisonnable au prix de la souffrance des autres.

Et cela passe forcément par l’altruisme…

Comment voulez-vous régler cela autrement? C’est uniquement une question d'égoïsme. Si on a de la considération pour autrui, on ne peut pas faire cela!

Cela fait près de 40 ans que vous vivez dans un monastère au Népal. Pourquoi avoir fait ce choix? Vous étiez promis à une carrière scientifique.

Je n’étais prédestiné à rien du tout. Chacun fait son chemin selon son enthousiasme. À un moment donné, on passe un col et on voit ce qu’il y a dans la vallée suivante. C’est une aventure et l’idéal reste de consacrer notre temps qui est si précieux à ce qui nous inspire le plus.

J’ai essayé énormément de choses et ce qui m’inspire le plus est d’essayer de devenir un meilleur être humain, modestement et petit à petit. C’est à cela que je me consacre avec joie. J’ai encore beaucoup de chemin à faire et je suis heureux de me sentir dans la bonne direction.

Vous êtes énormément sollicité à travers le monde. Comment arrivez-vous à concilier vos voyages et vos moments de solitude au monastère de Shéchèn, au Népal?

J’essaye de m’occuper le plus possible de mes projets humanitaires. Je passe quelques mois par an en retraite dans un ermitage au Népal, où je vis seul face à l'immensité de l’Himalaya. J’essaye d’y passer entre deux et trois mois par an, tous les hivers.

Quel est votre quotidien dans ce monastère?

Il y a toute une discipline monastique, une cérémonie, des enseignements par un collège philosophique. Il y a aussi tout un aspect contemplatif, avec des retraites dans les montagnes.

Nous avons également un institut pour la préservation de l’art sacré (des peintures et des archives, notamment). Nous avons publié 400 volumes de textes importants du Tibet, que l’on a reproduits et diffusés dans des monastères et de grandes universités à travers le monde.

Le Dalaï lama se fait plutôt discret. Comment va-t-il, vous qui le connaissez bien?

Il va très bien. Il a 78 ans et il est passionné par deux choses: promouvoir une éthique séculière des valeurs universelles comme l’amour de son prochain, ou la tolérance. Et en tant que moine bouddhiste, il cherche également à promouvoir l'harmonie entre les religions. Ce sont ses deux combats sur lesquels il sera “engagé jusqu’à la fin de ses jours”, dit-il.

 

Crédit photo: Romain De Oliveira
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