Turquie: "Un mouvement d'Indignés, plus qu'un Printemps arabe"

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Depuis le 31 mai 2013, l'épicentre de la ville turque est le théâtre de heurts très violents entre la police et des milliers de manifestants. En cause, un projet urbain visant à raser le parc Gezi, l'un des derniers espaces verts situé au cœur de la ville.

Des mouvements de protestations ont rapidement vu le jour pour s'opposer à sa destruction, avant de devenir une virulente opposition, dans tout le pays, contre le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan et sa politique.

Pour comprendre les racines de ces événements et leurs impacts dans la société turque, nous avons interrogé trois intellectuels observateurs de la Turquie.

Un mouvement prévisible?

Jean Marcou est chercheur et professeur à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble. Il a dirigé l’Observatoire de la vie politique turque (Ovipot) de 2006 à 2010.

"Il est toujours difficile de prévoir de tels événements. Cependant, moi qui observe quotidiennement ce qui se passe en Turquie, aussi bien sur la scène intérieure qu'à l'international, je pense que des événements sociaux précurseurs n’ont pas été pris au sérieux, depuis trois ans déjà.

Il y a eu, par exemple, une certaine effervescence au sein des universités turques en 2010 et 2011 avec le "mouvement des œufs": des jeunes jetaient des œufs sur les membres du parti pour la Justice et du Développement (AKP). En 2012, il y a eu également la réforme de l’avortement. Plus récemment encore, l’interdiction de la manifestation du 1er mai 2013 sur la place Taksim, à cause des travaux, a créé des tensions.

Cette protestation est une sédimentation de mouvements féministes, enseignants, étudiants ou ouvriers. Ces mécontentements sectoriels ont forgé un mouvement qui a depuis atteint sa maturité.

Ce qui m’a surpris, c’est la capacité de la mobilisation à se disséminer dans le pays. Ce n’est plus un mouvement localisé et c’est ce qui fait sa particularité. Car un mouvement sur la place Taksim n’est pas étonnant: c’est l’épicentre de quartiers aux modes de vie très différents de ceux où l’AKP est implanté."

"Enough is enough"

Ahmet Kuyas est historien et professeur à l’université Galatasaray d’Istanbul.

"L'ampleur de ce mouvement a des précédents dans l’histoire récente. Mais il s’agissait de mouvements beaucoup plus politiques.

Ici, les Turcs sont sortis dans les rues. Certains font des comparaisons avec les manifestations estudiantines de 1960, mais il s’agissait surtout d’une opposition au parti démocrate au pouvoir, contre certaines initiatives considérées, à l’époque, comme anti-constitutionnelles.

Affrontements sur la place Taksim, à Istanbul. 10 juin 2013. Crédit: Marie Tarteret.

 

Ce n’est pas un hasard si ces manifestations ont débuté après les déclarations du Premier ministre sur la limitation de la consommation d’alcool. Toutes les critiques et les problèmes de la société se sont croisés au même moment. 

À mon avis, c’est une bonne chose pour la Turquie et pour l’avenir de la démocratie dans le pays. Les gens ont tout simplement dit 'enough is enough' (ça suffit). Ce mouvement a des ressemblances avec la mobilisation des Indignés, mais il est beaucoup plus turco-turc."

Erdogan, une figure "autoritaire"

Ahmet Insel est économiste et politologue. Il est professeur à l’université Galatasaray d’Istanbul.

"Ce mouvement est bien plus proche des Indignés, que des Printemps arabes. Par son ampleur et son caractère citoyen, c'est une première dans l’histoire de la République. Il s'agit d'une résistance pour la dignité citoyenne, contre un pouvoir incarné par un homme autoritaire, hautain, agressif, hyperactif, conservateur et moralisateur... Recep Tayyip Erdogan a tout pour déplaire à la nouvelle génération libertaire, individualiste et irritée par les projets pharaoniques du 'sultan'. Il se comporte comme un père Fouettard.

Recep Tayyip Erdogan perçoit ce mouvement comme un complot contre son pouvoir. Il cherche à éveiller les vieilles peurs et rancœurs de la droite conservatrice, à l’encontre des kémalistes (partisans de la pensée de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et premier président de la République de Turquie, 1923) et des défenseurs des coups d'Etat militaires.

Il essaye de créer un clivage net entre les électeurs de l’AKP, et les opposants de tous bords. Il stigmatise ces derniers comme des comploteurs, des agents de l'étranger ou des pouvoirs occultes de la finance internationale. Il veut consolider son camp autour de cette division et se comporte non plus comme le chef de gouvernement d'un pays démocratique, proprement élu et réélu, mais comme un chef de clan, un tribun populiste.

Son discours, son attitude et ses appels à des contre-manifestations massives sont très dangereux. Il attise une sorte de guerre civile symbolique, voire plus. Si Recep Tayyip Erdogan et son parti sortent vainqueurs à court-terme de ce bras de fer, politiquement, ils se trouveront affaiblis, à la fois sur les plans intérieur et international."

 

Crédit photos: Marie Tarteret
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