
Début juin, le procureur en chef du Tribunal International pour le Rwanda -basé en Tanzanie- rappelait devant le Conseil de Sécurité que les procès ne pourront pas être terminés l'année prochaine comme prévu, qu'ils iront même au delà de 2013.
Le TPIR demandait en même temps «plus de moyens et plus de coopération des Etats» pour pouvoir arrêter et juger les principaux présumés commanditaires du génocide de 1994 toujours en fuite.
Au même moment, sur les collines rwandaises, on attendait pour cette semaine la clôture des juridictions alternatives «Gacaca» chargées de juger les criminels exécutants, hormis les violeurs.
Mais rien n'est dit sur leur bilan final, et beaucoup estiment qu'elles vont être prolongées. Finalement, au moment où le monde attendait les résultats, ce sont plutôt les polémiques sur le traitement par la justice du génocide qui dominent.
Pour comprendre les forces et les faiblesses des juridictions populaires «gacaca» au Rwanda, il faut en rappeler le contexte. Un rappel que nombre de critiques oublient souvent. A l'instar des tribunaux de l'époque précoloniale, où des sages s'asseyaient sur la colline pour régler des conflits liés aux coutumes et au voisinage, notamment avec la possibilité de punir et de demander réparation, il a fallu réactiver ce système pour régler le casse-tête post-génocide.
Dès 1994, nous sommes dans un pays où bourreaux et victimes cohabitent, faute de juges et de places dans les prisons. Ces dernières sont déjà pleines à craquer- environ 130 000 personnes y croupissent déjà et plus d'un million devraient y être si la justice s'y mettait de façon normale! Avec les procédures classiques, il aurait fallu plus de 200 ans et une logistique inexistante.... Il a fallu donc réactiver les tribunaux coutumiers pour éviter une catastrophe humanitaire, mais aussi politique... Parce qu'il s'imposait surtout une façon de punir, de réparer, tout en réconciliant.
«Gacaca» ou la difficile cohabitation des rescapés et des bourreaux. Tout au long de leur existence, les faiblesses de cette justice traditionnelle ont été souvent mises en exergue par des associations de part et d'autre d'un débat forcément difficile. Aux pays des mille collines, faire asseoir les victimes et les coupables sur la même «herbe» est resté une entreprise délicate.
Lorsque des présumés génocidaires ont été libérés et renvoyés chez eux -chez les victimes, car ici, les bourreaux et les victimes ont toujours été voisins- afin de désengorger les prisons, les rancoeurs ont été ravivées.
On a ainsi signalé des assassinats des témoins, des présumés ou reconnus coupables aussi, avant même la fin du processus normal de jugement et de réparation.
A vrai dire, il y a des conditions qui ne sont pas facultatives pour éviter des règlements de compte et d'abus de pouvoir comme pour permettre aux victimes les plus vulnérables de vaincre leur traumatisme : un débat contradictoire, une pratique professionnelle de l'enquête, un accompagnement et une protection des témoins et des victimes, une garantie des droits des coupables, etc. ...
Naturellement, c'est ce qu'ont manqué depuis leur naissance, depuis même leur conception, les juridictions Gagaca. Mais fallait -il vraiment attendre des tribunaux traditionnels les mêmes garanties que la justice moderne?
Ceux qui mettent en avant les faiblesses des Gacaca oublient de signaler qu'il s'agissait dès le début d'une solution alternative, afin de sortir d'une véritable impasse. Un cul de sac judiciaire qui obstrue jusqu'au Tribunal International ad hoc créé en 1994 pour juger et punir les principaux commanditaires du génocide.
En effet, dix ans après, le procureur en était encore à énumérer les obstacles qui empêchent les magistrats d'avancer : manque de moyens et de coopération de certains Etats, querelles politiques, complexité des dossiers, etc...
Des querelles politiques qui occultent l'intérêt des victimes. Sans oublier que la lune de miel n'est pas toujours sucrée -c'est un euphémisme- entre le pays des victimes et les défenseurs des droits des accusés. A Kigali, les rescapés du génocide et le gouvernement local ont souvent estimé que la justice internationale se montrait lente et clémente envers les commanditaires du génocide.
De leur part, des activistes plus focalisés sur la globalité du conflit politique inter-rwandais de 1994 estiment que le TPIR devrait s'occuper aussi des crimes commis par les ex-rebelles Tutsis au cours de leur offensive ayant mis en déroute le régime Hutu et permis la fin du génocide.
Le débat sur qui et comment rendre justice demeure ainsi extrêmement passionné. Tellement manipulé aussi que souvent se confondent les arguments des défenseurs de la liberté et de ceux qui ont peur de la justice, tout simplement. Une chose sûre, à en croire ceux qui préfèrent se situer loin des jeux de pouvoir, il existe des intérêts qui pèsent moins. Ceux des victimes du génocide de 1994, au Rwanda. Et ceux des petits paysans Hutus innocents sur lesquels des soupçons pèsent en permanence faute d'une justice rapide. A bientôt.
Pour en savoir davantage :
-Sur les juridictions Gacaca : site officiel











