Charles Mérigot, de la rue aux livres

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Itinéraire d’un éditeur au parcours peu commun, qui publie le récit de vie d’un SDF quelques années après avoir été lui-même à la rue.

Charles Mérigot a les mains qui virevoltent quand il parle de ses livres. Et le regard qui se perd quand il évoque ses années à la rue. La littérature, la galère. Deux facettes du fondateur de la maison d’édition La Ramonda qui se retrouvent singulièrement dans le dernier ouvrage qu’il publie. Moi, P, consonne indigo est le récit d’un homme, Pascal, "tombé à la rue", et qui, "s’il avait su écrire, aurait fait un livre gros comme un dictionnaire".

A sa place, c’est un ami, un bénévole des Restos du Cœur qui a pris la plume pour raconter son histoire et à travers elle, celle de milliers de personnes qui, un jour, perdent pied.

On y découvre le quotidien d’un SDF, ses rêves, ses difficultés, sa culpabilité de père incapable d’assumer son rôle. "Moi, P. raconte l’histoire de cet homme, Pascal, qui se trouve dans une situation extrême, avec sa sensibilité", résume simplement Charles Mérigot.

Sorti en décembre, le livre connaît un petit succès grâce au bouche-à-oreille. Plus de 800 exemplaires ont déjà été vendus, la moitié des fonds allant à la maison d’édition et l’autre à un compte en banque ouvert pour Pascal.

Un autre récit de naufrage

Cet ouvrage a une place particulière dans l’histoire de la Ramonda. Il fait écho au livre fondateur de la maison d’édition, Le dit de la cymbalaire. Signé Charles Mérigot, ce texte raconte ses propres années d’exclusion.

Avant d’être éditeur, celui-ci a en effet "eu plusieurs existences", comme il le dit pudiquement. Une enfance à Limoges que trahit l’accent chantant de sa voix rocailleuse, une carrière professionnelle dans l’informatique et huit ans passés à la rue, après la perte de son emploi.

"Je me suis retrouvé au chômage à 43 ans, je vivais seul en banlieue parisienne, assez isolé, raconte-t-il. Avec la baisse de mes revenus, mes dettes ont augmenté, c’était le début du cycle infernal."

Dernier d’une famille de six enfants, il perd au même moment "la personne qui avait été jusque-là le point de référence solide" de sa vie, sa mère.

Petit à petit, il sombre, l’alcool n’aidant pas. Incapable de payer son loyer, l’ex-informaticien place ses affaires dans un garde-meubles et se retrouve progressivement balloté de foyer en foyer.

"On n’existe pas tout seul"

"Si vous n’avez pas de raison d’exister, vous ne vous en sortez pas", explique-t-il aujourd’hui. En 1996, sa rencontre avec deux bénévoles de l’association Solidarités nouvelles face au chômage lui en fournit enfin une.

"De cette relation est née une confiance en eux, parce qu’avoir confiance en soi ne veut rien dire" confie le petit homme aux sourcils broussailleux. "Quand on lit Robinson Crusoë, on se rend bien compte qu’on n’existe pas tout seul".

Une autre rencontre a été décisive pour Charles Mérigot. Celle avec Monique, qui est devenue sa femme et à qui est dédié Le dit de la cymbalaire. "Je venais de retrouver des missions d’intérim, je vivais dans une chambre de bonne, mais tout était très fragile. Et là, je retrouve cette femme que j’avais connue bien des années auparavant, et elle décide de venir habiter avec moi dans ma chambrette. C’était très déroutant pour moi", raconte-t-il avec émotion.

Ensemble, Charles et Monique créent en 2006 la Ramonda.

Un passionné de l’Aragon

La cymbalaire, la ramonda. Ces deux noms aux sonorités exotiques sont des fleurs très résistantes. La première pousse sur les murs des villes. Elle a été la compagne de Charles Mérigot pendant ses années de rue. La ramonda fleurit, elle, sur les rochers des Pyrénées. Elle figure sur la quinzaine d’ouvrages publiés par la maison d’édition.

Cette petite fleur violette "qui se prononce pareil en français, en catalan et en basque" illustre la grande passion de Charles Mérigot: l’Aragon. Cette province espagnole bordée au nord par les Pyrénées, qu’il a découverte quand il n’était qu’un jeune homme, en 1974, lors d’un voyage avec des copains de fac. Quand il parle de sa nature sauvage, de ses habitants, de sa culture, les mains de Charles Mérigot s’agitent encore.

Devenu éditeur, il a donc choisi de faire de la traduction d’auteurs aragonais, comme Lorenzo Mediano, une des missions de la Ramonda. L’autre étant la publication de récits de vie à la marge, comme celui de Moi, P.

Ces choix audacieux ne sont pas de tout repos et la Ramonda a bien failli mettre la clé sous la porte l’an dernier. Mais l’aventure continue. Charles Mérigot vient même d’apprendre une bonne nouvelle. Un de ses ouvrages, La clameur de l’eau, a reçu le Prix littéraire de l'Archipel de Saint-Pierre et Miquelon.

Un souffle d'air pour la Ramonda qui peut encore -mais pour combien de temps?- être l’"île de liberté" défendue par ses fondateurs, selon l’expression de Monique.

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