Tiken Jah Fakoly: “Ce sont les Africains eux-mêmes qui changeront l'Afrique”

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La star du reggae est la tête d’affiche d’un film sur l’Afrique qui bouge, Sababou. Pour Youphil.com, Tiken Jah Fakoly revient sur son parcours de chanteur engagé.

Tiken Jah Fakoly nous donne rendez-vous à l’hôtel Europe, à Clichy, où il a l’habitude de descendre. Le chanteur ivoirien, victoire de la musique en 2003, revient avec un film engagé: Sababou (l'espoir), qui sort en salles le 6 mars.

Ce documentaire, réalisé avec très peu de moyens par Samir Benchick, suit Tiken Jah Fakoly en Guinée. Le chanteur tente d’y organiser un concert qui réunirait les deux candidats à la présidentielle, dans un contexte de violences et d’affrontements armés.

Le film suit également Rosine Bangali, Michel Yao et Diabson Téré. Tous tentent de faire bouger la Côte d’Ivoire, au niveau de l’éducation, de la lutte pour les droits des détenus, ou pour donner aux artistes la possibilité d’exercer leur métier, malgré la pauvreté.

> Voir la bande-annonce du film:


Youphil.com: Pourquoi avez-vous accepté de participer au film Sababou? Etait-ce une manière de poursuivre votre engagement?

Tiken Jah Fakoly: J’ai accepté de participer à Sababou parce que ce film rentre dans la ligne droite du combat que je mène depuis plusieurs années, c’est-à-dire montrer au monde entier une autre image de l’Afrique, une Afrique qui bouge. 

Je sais que tout le monde ne vient pas aux concerts reggae ou suit le combat que je mène. Mais les gens qui n’écoutent pas ma musique vont peut-être au cinéma! A travers ce film, ils comprendront que l’Afrique est en mouvement, qu’il y a des gens, à plusieurs niveaux, qui font bouger les choses.

Samir Benchick, le réalisateur, nous disait justement qu’il est parfois difficile de proposer un film sur l’Afrique qui ne soit pas misérabiliste...

Il ne faut pas oublier que c’est un continent qui sort de 400 ans d’esclavage et de plusieurs décennies de colonisation.

Il nous faut du temps. Du temps pour que les gens n’aient pas peur de s’exprimer, pour que la société civile se mette en place, pour que les gens n’aient pas peur d’organiser les grèves, etc.

On avait envie de montrer que les choses sont en train de se mettre en place tout doucement, et qu’avec le temps, ce sera mieux.

Dans votre dernier album, African Revolution, l’une de vos chansons s’intitule “Je dis non”:

Qu’est ce qui vous indigne le plus aujourd’hui?

Beaucoup d’injustices. Beaucoup d’inégalités. Par exemple, vous qui êtes une journaliste française, si vous voulez aller au Mali, vous pouvez être à Bamako en quelques jours. Mais une journaliste africaine ne peut pas aller en France aussi facilement. C’est une injustice. Ce sont des trucs, comme ça, qui font mal.

Vous êtes engagé dans de nombreux secteurs: l’éducation, la lutte contre la malnutrition...

La lutte contre l’excision aussi...

Vous voulez être de tous les combats?

J’ai une voix, et cette voix doit être mise au service du continent africain. Beaucoup de personnes n’ont pas la chance d’avoir une voix comme la mienne. J’ai décidé de ne pas l’utiliser seulement pour gagner de l’argent mais de la mettre au service du continent.

C’est pourquoi je me retrouve sur plusieurs fronts en même temps. J’espère avoir la santé, la force et la longue vie pour continuer, parce que je pense que tous ces combats méritent d’être menés.

On dit de vous, en effet, que vous êtes la voix des sans-voix. Ne craignez-vous pas de voir peser sur vos épaules un rôle trop important pour un artiste?

C’est une grande responsabilité en tout cas, mais je suis un artiste qui ne fait pas que chanter, qui ne fait pas qu’amuser, qui ne fait pas que de la musique pour faire danser les gens. 

Je suis un artiste qui suit le chemin tracé par Bob Marley.

Vous savez, Bob Marley a joué un rôle très important dans l’histoire de la Jamaïque et nous, nous sommes ses hériters. Nous devons assumer cette responsabilité.

L’une de nos lectrices nous demande si vous seriez prêt aujourd’hui à vous investir en politique? Comme Youssou’N Dour, par exemple, qui est devenu ministre...

Non, pas du tout. Je me suis toujours présenté comme un Ivoirien, un Africain d’origine ivoirienne. Imaginez que je devienne ministre de la Culture en Côte d’Ivoire. Je ne pourrai plus parler du Sénégal, sinon ce serait de l’ingérence dans les affaires du pays! 

J’ai envie de parler pour toute l’Afrique, donc je ne suis intéressé par aucun poste politique. Mon rôle est d’éveiller les consciences, de réveiller le peuple africain, leur dire que personne ne viendra nous sortir de notre situation à notre place. Pour répondre à votre lectrice, je dirais que dans mon projet il n’y a pas d’ambition politique.

Dans “Il faut se lever”, toujours tiré de l’album African Revolution, vous dites:"personne ne changera l’Afrique à notre place"...

Beaucoup d’organisations internationales (onusiennes ou non) s’engagent pour l’Afrique. Quel regard portez-vous sur ces actions?

Tous ceux qui viennent aider l’Afrique sans arrières-pensées sont les bienvenus. Mais ce sont les Africains eux-mêmes qui vont changer l’Afrique. Une fois que la majorité des Africains saura lire et écrire, alors le changement sera automatique.

Les gens ne voteront pas parce qu’on leur aura donner un tee-shirt ou un billet de 1000 Francs CFA, les gens voteront pour un candidat parce qu’il a un programme, et s’il ne respecte pas le programme qu’il a promis, il ne sera pas réélu. Il faut pousser les dirigeants à nous respecter. 

Les organisations qui interviennent en Afrique sont souvent portées par des Occidentaux, comme la fondation Gates, ou l’ONG ONE portée par Bono... Que pensez-vous de ces actions? 

Moi, je ne suis pas du tout contre. Bono est un artiste qui veut aider l’Afrique. Avant de s’engager pour l’Afrique, il doit simplement se poser cette question: pourquoi l’Afrique est riche et les Africains sont si pauvres? 

Dans le film Sababou, on suit Diabson Téré, un artiste ivoirien qui tente de vivre de la chanson, malgré la pauvreté. Vous dites que son histoire vous fait penser à votre propre parcours, que vous avez du gagner votre liberté...

Quand je dis que j’ai dû gagner ma liberté, c’est par rapport à ma famille. Ma famille ne voulait pas que je chante. Pour eux, être chanteur, ce n’était pas un métier. Avant l’explosion de la carrière d’Alpha Blondy, aucun artiste ivoirien n’avait dit: “je veux gagner beaucoup d’argent avec la musique.” Ma liberté, j’ai dû me battre pour la gagner au sein de ma famille.

Quel a été le prix de votre engagement? Vous avez notamment subi des menaces qui vous ont obligé à quitter la Côte d’Ivoire au début des années 2000...

J’étais menacé oui. Des coups de fils, des militaires qui débarquent à la maison avec une kalachnikov. J’ai dû partir. 

J’ai un grand frère [au sens, famille élargie, une personne du village, NDLR] qui était comédien, je lui ai dit de partir, il a refusé. Et puis un jour, il a été arrêté à 22 heures après le dîner, et on a retrouvé son corps dans les rues d’Abidjan. 

Je pense que j’ai bien fait de partir, car il y a eu une rébellion. La plupart des artistes l’ont condamnée, et moi j’étais le seul à dire que je comprenais la rébellion. Ce que je disais dans mes chansons, c’est ce que disaient avec leurs armes ceux qui faisaient la rébellion. Le fait que je ne la condamne pas a fait de moi un artiste à abattre.

> Sababou, un film de Samir Benchick, en salles dès le 6 mars. 

 

A suivre: la seconde partie de notre entretien avec Tiken Jah Fakoly: "En 2013, je vais être agriculteur."

 

Photo: Tiken Jah Fakoly à Clichy, le 4 mars. Crédit: Elodie Vialle.

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