James Gibbons: "Goodwill, la première entreprise sociale"

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James Gibbons, président de Goodwill Industries International nous explique comment l'une des plus grandes chaînes de friperies au monde réinsère les gens par le travail, tout en étant une entreprise sociale solvable.

Youphil.com: Comment fonctionne votre entreprise sociale?

Nous avons été fondés en 1902 par un pasteur méthodiste qui s'est mis à récupérer des produits afin de les donner aux pauvres. Il s'est vite rendu compte que les pauvres immigrés du quartier de South End de Boston ne voulaient pas recevoir de manière passive, mais plutôt un coup de main pour aller de l'avant. Ils préféraient réparer les produits afin de les revendre et ainsi créer une micro-entreprise. C'est comme cela que le premier Goodwill est né.

Nous avons maintenant 150 magasins aux Etats-Unis, 7 au Canada et 14 dans d'autres pays. On dit que Goodwill est la première entreprise sociale. Un mot très à la mode aujourd'hui.

Nous offrons des formations professionnelles grâce aux recettes de nos ventes et utilisons l'infrastructure de vente au détail pour former les personnes sans emploi. 

Votre modèle est-il principalement basé sur les dons d'habits ou sur les dons d'argent?

L'essentiel de notre modèle est basé sur la récupération d'habits ou d'articles ménagers usagés. Deux tiers de nos recettes viennent de notre commerce de détail, 15% d'autres contrats où nous offrons nos services, y compris auprès du gouvernement fédéral, 10 à 12% de programmes municipaux ou locaux, et seulement 2 à 3% de dons d'argents.

Mais chaque magasin Goodwill a un conseil d'administration indépendant qui est très ancré localement. Certains magasins fonctionnent principalement sur la base de notre modèle d'entreprise sociale et d'autres essaient d'élargir leurs recettes par le biais de dons en argent, plus traditionnels, et ce, en fonction de la communauté locale. 

Qu'est-ce qui fait la réussite de votre modèle? 

Nous essayons de comprendre les besoins de ces gens et de les considérer comme un marché afin de modifier nos services en fonction de l'environnement dans lequel ils se trouvent.

Des millions de transactions par an sont transformées en dollars qui sont réinvestis dans la communauté pour financer des programmes de formation pour personnes handicapées et défavorisées. Nous servirons 5 millions de personnes en 2013, que ce soit une jeune mère célibataire sans diplôme, ou un ouvrier non qualifié.

Chaque année en Amérique du Nord, nous trouvons 200.000 emplois à ces personnes au sein de leur communauté, dans la programmation informatique, les services financiers, la santé ou d'autres industries émergentes.   

Travaillez-vous avec les gouvernements locaux?

Nous travaillons avec les gouvernements locaux et les états à qui nous offrons nos services, comme les centres d'aide aux chômeurs. Aux Etats-Unis, ces centres sont gérés par les états, des "for profits" ou des "non profits".

Par exemple, un centre financé par un gouvernement local nous demandera de s'occuper du fonctionnement, car nous avons l'expertise en terme d'infrastructure, de compétences et de capacité de formation. 

Vous avez aussi des partenariats avec des entreprises...

Avec Cintas, grande entreprise d'uniformes de travail, notre partenariat comprend à la fois une partie bénévolat de leurs employés et un accord pour placer des gens au sein de leur entreprise.

Avec Dell, nous avons un programme de recyclage. Ils sont tenus d'intégrer le recyclage dans leurs objectifs environnementaux. Nous avons l'infrastructure nécessaire pour recevoir leurs produits et les recycler de manière responsable.

Nous recyclons environ 54 millions de kilos de produits électroniques par an. Cela nous permet de créer de nouveaux emplois.

C'est du gagnant-gagnant pour Goodwill et pour l'environnement. C'est ce que nous appelons la "tripple bottom line" [ndlr: triple bilan ]: tout ce qui est donné à Goodwill a un impact social, car il permet de désengorger les décharges, que ce soit par le recyclage ou la réutilisation.

Goodwill est expert en partenariat multi-partite. Pourquoi est-ce si important pour vous?

Chaque communauté est vraiment influencée par les entreprises, les gouvernements et les ONG. Je ne connais pas d'autres communautés que Goodwill qui soit capable de mettre en place un telle collaboration.

Nous avons un modèle économique viable et notre travail se centre sur l'emploi. Et dans le climat économique actuel, Goodwill est plus que jamais sollicité. C'est notre obligation de passer à l'échelon supérieur parce que nous avons les capacités de le faire pour servir les gens. 

Quel est l'avantage d'être axé sur le marché?

Notre modèle complète ce que fait le gouvernement. Réfléchir en termes de marché aide, car cela nous permet d'être plus efficaces. Dans le climat actuel, avec les coupes budgétaires qui vont toucher les services publics, je m'attends à ce que les Goodwills aux Etats-Unis deviennent de plus en plus efficaces, car les besoins des communautés augmenteront alors que les ressources diminueront. Des organisations telles que la nôtre vont travailler sous pression, faire plus avec moins.

Qu'en est-il de votre modèle international?

Nous ne maîtrisons pas encore notre modèle international. Nous y sommes presque. La question principale est: pouvons-nous transposer un modèle basé sur la constitution d'un réseau dans un autre pays? Ce n'est pas aussi simple que d'aller dans un pays avec dix millions de dollars à investir. Ce que nous voulons faire ici, c'est collaborer avec des partenaires pour transposer ce modèle dans leur pays.

Par exemple, nous allons lancer un magasin Goodwill au Brésil avec AVAPE, une entreprise sociale importante qui s'occupera de l'offre de services. Les classes moyennes sont au coeur de notre projet, car nous avons besoin qu'elles donnent et achètent des produits. Or, dans ces pays, il faut changer la mentalité de la classe moyenne afin qu'elle ne pense pas que la friperie est réservée aux classes les plus pauvres. Aux Etats-Unis, Goodwill est ouvert à l'ensemble des classes sociales.

Comment allez-vous vous y prendre?

Il faut d'abord renforcer l'expérience de la friperie, et transformer un lieu désorganisé pouvant être peu agréable en un lieu propre où les gens peuvent passer du temps. Il ne s'agit pas d'investir dans de la marchandise, mais juste de créer une atmosphère propre et positive pour nos employés, nos acheteurs et nos vendeurs. 

L'Europe ne figure pas parmi vos cibles? 

L'Europe a déjà un gros réseau avec Oxfam. Ce n'est pas une notre cible prioritaire. Nous avons ouvert un magasin en Angleterre, il y a plusieurs années, mais il n'a pas marché. Nous avons un petit projet à Rome également. Notre marge de manoeuvre est limitée, donc notre cible est plutôt basée sur une stratégie régionale, avec l'Amérique latine et ses économies en plein essor. Mais cela ne veut pas dire que si nous avions un partenaire avec du capital, nous n'irions pas. 

Vous avez été nommé au "Conseil de la Maison-Blanche pour les solutions des communautés" (White House Council on Community Solutions) par Barack Obama. Quels sont vos objectifs?

Le but [de ce conseil] est de trouver un cadre pour une collaboration efficace au sein des communautés. Il ne s'agissait pas de réinventer la poudre. Barack Obama nous a dit: les problèmes sont résolus au sein des communautés, alors soulignons ce qui s'y fait et essayons de trouver les aspects qui peuvent être partagés dans l'ensemble des communautés.

Nous venons de terminer notre travail et certaines de nos conclusions ont déjà été reprises par la communauté philanthropique et les fondations, comme la Casey Foundation et l'Aspen Institute. Ce qui compte ici est de savoir comment les communautés se rapprochent et comment les leaders et les donateurs vont faciliter ce mouvement.

Quel est la principale caractéristique de la collaboration communautaire?

La clef de la collaboration communautaire est de laisser son ego au vestiaire. Les communautés doivent jouer carte sur table, trouver des buts en commun et, au bout du compte, mettre en place une organisation qui serve d'épine dorsale. Si vous ne faites pas cela, vous allez dépenser beaucoup d'énergie pour résoudre un problème sans mettre en place de solution durable.

 

Traduit de l'anglais.

Crédit photo: Goodwill Industries

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