Birmanie: guerre secrète contre les Kachins

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Éclipsés par les heurts entre bouddhistes et musulmans, les combats opposant les troupes birmanes à l’Armée kachin pour l’indépendance, ont fait des milliers de déplacés.

"This is a mad country…”, lâche, dépité, un jeune homme d’une vingtaine d’années à l’adresse du seul Occidental présent dans ce café internet de Myitkyina, la capitale de l’état de Kachin.

Un “pays fou”, c’est tout ce que lui inspire, entre colère et lassitude, la énième coupure de courant de la journée. Celle-ci a anéanti brutalement l’écriture de son mail après trente minutes d’attente pour se connecter.

Le débit est si lent que je n’ai pas le courage de recommencer aujourd’hui. On verra demain”. Et il ajoute avec une prudence de principe: “Enfin, si les combats ne reprennent pas. Sinon, ils risquent de tout bloquer”. La semaine dernière encore, le choc de l’artillerie résonnait dans Myitkyina.

Ici, on est en enfer

Ils”, ce sont les chefs de l’armée birmane, la Tatmadaw, soupçonnés de couper la maigre connexion internet de la ville au gré de leurs offensives contre l’Armée pour l’indépendance kachin (KIA), bras armé de l’Organisation pour l’indépendance kachin (KIO).

Dans cet état ethnique du Nord-Est du pays, frontalier de la Chine, la KIO mène depuis 1961 une guérilla contre le pouvoir des généraux birmans, fraîchement reconverti en gouvernement civil.

Aujourd’hui, la revendication d’indépendance des débuts a cédé la place à un combat pour l’autonomie de l’état de Kachin au sein de l’Union fédérale de Birmanie. Mais après dix-sept ans de paix, le cessez-le-feu signé en 1994 entre les deux armées a été brutalement rompu en juin 2011, ouvrant la reprise de combats sporadiques dans toute la région.

À l’origine du conflit, le projet de construction d’un gigantesque barrage hydroélectrique à Myitsone, au nord de Myitkyina. Ce projet financé par la Chine est dénoncé comme une catastrophe écologique et humaine par ses nombreux opposants.

Comme le note l’agence Églises d’Asie, “l’armée affirme n’avoir fait que défendre les employés chinois du barrage en construction, tandis que la KIA dénonce des attaques à l’arme lourde des forces armées venues en masse sécuriser la zone du chantier”.

Le 30 novembre 2011, l’annonce surprise du président birman Thein Sein de suspendre le projet “sous sa forme actuelle” a provoqué l’ire de Pékin, mais n’a pas entravé les combats.

Hier encore, raconte une habitante de Myitkyina, plusieurs bus remplis de soldats de l’armée birmane ont traversé la ville. Dans un village proche, ils ont égorgé 80 poulets”.

Tout en renvoyant dos à dos les deux armées, l’évêque de Myitkyina, Mgr Francis Dau Tang, narre avec force détail les actes de torture et d’humiliation infligés l’été dernier par l’armée birmane à 70 soldats de la KIA.

Il dénonce surtout les attaques de civils et les ravages causés par les mines antipersonnel dans toute la région. “L’ONU et les États-Unis devraient venir ici pour voir ce qui se passe vraiment, au lieu de se contenter des paroles du gouvernement. Il y a tant de pourriture sous les belles réformes qui cachent la répression des rébellions ethniques. Ici, on est en enfer…

Aggravation des combats

Si dans son discours à l’université de Rangoun, le 19 novembre, le président Obama a appelé à la fin des violences communautaires entre bouddhistes et musulmans rohingyas dans l’état Rakhine, il n’a soufflé mot de la situation chez les Kachins.

À l’évêché de Myitkyina, le père Vincent Zinwa Shan Lum boucle son sac pour se rendre, à trois jours de marche et de bateau, dans sa paroisse de Sumpra Bum, dont le territoire couvre 125 villages. Contrôlée à la fois par le gouvernement et par la KIA, cette zone particulièrement reculée, dépourvue de transports et d’électricité, a vu son isolement aggravé par les combats.

Là-bas, le prix du sac de riz a été multiplié par quatre depuis un an. Le père Vincent explique: “Pris en tenaille entre les deux camps, les habitants des zones de combats n’ont d’autre solution que la fuite pour sauver leur vie. La plupart des villageois de la région de Sumpra Bum se sont réfugiés dans la jungle, où ils survivent comme ils peuvent.

Privés de leurs terres et confrontés au blocus sur la nourriture et les médicaments visant à isoler la KIA, ils sont les plus mal lotis des 100.000 civils déplacés et réfugiés depuis le début du conflit.

Impacts psychologiques

Aujourd’hui, plus de 30.000 déplacés ont rejoint les dizaines de camps qui ont ouvert dans la région de Myitkyina, contrôlée par le gouvernement. Au camp de Ja Mai Kaung, le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) a fait construire les baraquements de bois qui les abritent, tandis que la Caritas assure leur approvisionnement en nourriture.

Mais pour les 70.000 Kachins qui s’entassent dans les camps sous contrôle de la KIO, le long de la frontière chinoise et dans la province chinoise du Yunnan, la situation est bien moins enviable.

Les conditions d’accès imposées par le gouvernement birman et par la Chine y limitent au maximum l’aide des ONG. Déplacés et réfugiés manquent de nourriture, de médicaments et de personnel médical. Hommes torturés, femmes violées, enfants employés comme supplétifs par l’armée birmane dès quatorze ans: les souffrances qu’ils ont traversées s’accompagnent de nombreux troubles psychologiques.

Près de la moitié des déplacés souffrent de dépression et d’autres impacts psychologiques”, affirme Moon Nay Li, coordinateur de l’Association des femmes kachins de Thaïlande (KWAT).

Dans le camp de Ja Mai Kaung, les déplacés errent, désœuvrés. S’ils sont libres de leurs mouvements et peuvent espérer trouver des petits boulots ici et là dans Myitkyina, peu d’entre eux parviennent à s’occuper réellement.

Nous sommes des agriculteurs, lance Naw Seng, père de famille de 40 ans, réfugié à Ja Mai Kaung. Loin de ma terre, je ne sais rien faire…” Comme tous ici, il n’espère qu’une chose: revenir au plus tôt dans son village débarrassé des soldats et de leurs exactions. Pour ses trois enfants, l’école se résume à quelques cours dans un bâtiment de fortune dépourvu de livres et de matériel pédagogique.

L’éducation, c’est le combat de sœur Denis Jatong, dont le foyer de Myitkyina accueille depuis sept ans des jeunes filles pauvres des ethnies kachin et naga. Vingt d’entre elles bénéficient d’un parrainage d’Enfants du Mékong. Depuis la reprise des combats, l’afflux de nouvelles arrivantes a doublé.

La plupart de leurs parents habitent les camps de déplacés sur la frontière chinoise et ne veulent pas qu’elles reviennent, de peur qu’elles ne soient violées. Ici, elles se sentent en sécurité. Mais elles sont aujourd’hui trente. Impossible d’en accueillir d’autres.

À Wai Maw, un autre foyer de Myitkyina tenu par sœur Marie-Céline, Lum Noi Rosa, 18 ans, a été enlevée le 15 juin dernier par des soldats de la KIA à la recherche de “volontaires” pour faire la cuisine et porter leur matériel. Grâce à l’entremise de la sœur, elle a été relâchée trois semaines plus tard sans avoir été maltraitée. Mais début octobre, c’est une adolescente de 15 ans qui a été violée et tuée par des soldats de l’armée birmane.

Justice et égalité pour les Kachins

Alors que les négociations du 30 octobre entre le gouvernement et la KIO ont échoué, l’avenir s’annonce sombre pour les Kachins. Du côté de la KIO, le message est clair: “La cause profonde de la guerre est politique. Pour y mettre fin et ramener la paix, ces problèmes doivent être résolus par des moyens politiques”, a annoncé cette année l’organisation dans un communiqué. En clair, une réforme de la constitution qui promeut un véritable système fédéral dans toute la Birmanie.

Pour Manam Tuja, ancien vice-président de la KIO, seul ce système permettra aux Kachins de ne plus vivre en citoyens de seconde zone et leur donnera les moyens de défendre leur culture et de contrôler eux-mêmes leurs ressources naturelles.

À l’évêché de Myitkyina, le père Joseph Yung Wa renchérit: “Officiellement, il n’existe pas de discrimination entre les Birmans et les minorités ethniques du pays. Pourtant, de l’école aux infrastructures routières et sanitaires, nous manquons de tout! Dans l’état de Kachin, un seul pont a été bâti sur le fleuve Irrawaddy. Le gouvernement ne fait rien pour nous. Il est seulement intéressé par le jade et l’or dont regorge la région. Ce dont les Kachins ont besoin, c’est de justice et d’égalité.

Ici, l’espoir suscité cette année par le retour d’Aung San Suu Kyi sur la scène politique ne rencontre que peu d’écho, comme en témoigne encore le père Joseph.

Si elle était présidente, elle pourrait faire quelque chose. Mais elle est simplement députée et son parti reste très minoritaire au Parlement. Son action ne peut être que limitée, d’autant que pour moi, cette guerre fait partie de l’agenda politique du gouvernement. Il a suivi un plan de libéralisation pour apparaître respectable vis-à-vis de la communauté internationale. Mais la guerre dans l’état de Kachin montre qu’il reste déterminé à faire ce qui lui plaît en Birmanie.

 

Photos: Myitkyina, octobre 2012. Crédit: Jean-Matthieu Gautier
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