Polémique à Berkeley après un don d'un million de dollars à des étudiants sans-papiers

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Les héritiers du créateur des jeans Levi's ont donné un million de dollars aux étudiants sans-papiers de l'université américaine Berkeley.

La prestigieuse université de U.C. Berkeley en Californie, vient de recevoir un cadeau de taille. Un million de dollars, mais attention, à utiliser dans un but bien précis: mettre en place des bourses pour les étudiants sans-papiers.

Ce don, effectuée par la fondation familiale privée Evelyn and Walter Haas Jr. Fund, descendants de Levi Strauss, à l'origine des jeans Levi's, est la plus importante qu’une fondation ait faite à des étudiants en situation illégale. 

Une initiative controversée

Alors que le Parti Républicain se demande s'il n'a pas perdu les élections présidentielles justement sur les questions d'immigration, et que certaines personnalités conservatrices dont l'ancien président George W. Bush appellent à un positionnement plus modéré sur le sujet, la décision de la fondation Haars Jr. tombe à pique. 

En effet, ces bourses bénéficieront spécifiquement aux Dreamers, ces jeunes sans-papiers arrivés aux Etats-Unis avant l'âge de 16 ans –donc a priori indépendamment de leur volonté– et qui, bien qu’ils aient grandi sur le sol américain, étudié dans des écoles et universités américaines, voire même travaillé et payé leurs impôts au gouvernement américain, courent constamment le risque d’être expulsés.

Que ce soit du point de vue de leur légalisation ou de leur éducation, leur statut suscite toujours beaucoup de polémiques. Le cas du don de la fondation Haas Jr. n'est pas une exception. Si certains y voient un pas en avant, d'autres estiment que cet argent devrait plutôt revenir à des citoyens américains dans le besoin et ne comprennent pas bien le choix des philanthropes.

Comme l'explique à Youphil.com Ira Hirschfield, président du Haars Jr. Fund, la fondation n'a rien à se reprocher: “Au fil des années, le Haas, Jr. Fund et la famille Haas a soutenu un nombre d'activités variées des universités californiennes, allant de la recherche, au sport, aux bourses. En plus de cette donation aux bourses des Dreamers, HFJ a soutenu la U.C Berkeley Initiative for Equity, Inclusion and Diversity [Initiative pour l'équité, l'inclusion et la diversité, ndlr] en faisant don de 1.5 million de dollars pour des bourses destinées à des étudiants venant de milieux défavorisés. Nous soutenons ces bourses pour les Dreamers car nous croyons que tout étudiant a droit aux mêmes chances." 

Un don possible, grâce au "California Dream Act" 

Ce don unique en son genre est rendu possible par le vote du California Dream Act en 2011. Cette loi permet aux Dreamers californiens de prétendre aux bourses d’études de l'état de la Californie et remédie à l'abandon de bon nombre de ces jeunes parce qu'ils ne peuvent pas travailler pour les payer; justement parce qu’ils sont en situation irrégulière.

Cette législation est un dérivé d’un projet de loi avorté au niveau national, le Dream Act, qui a donné son nom à ces jeunes sans-papiers. Il avait pour but d’accorder à ceux d'entre eux qui avaient passé plus de cinq années consécutives sur le territoire américain un statut de résident temporaire, par le biais de l'université ou de l'armée.

Cette loi n'est pas passée au Parlement.  L'administration de Barack Obama a donc mis en place en juin 2012 un dispositif de sursis de deux ans pour les Dreamers, une solution temporaire de repli.

Eduquer les Dreamers: utile pour la société dans son ensemble.

On estime à 200 le nombre d'étudiants sans-papiers à U.C. Berkeley et à 5000 dans l’état de la Californie. Selon le Pew Hispanic Center, en 2010, 1,8% des élèves inscrits de la maternelle à la terminale aux Etats-Unis étaient sans-papiers (et 6,8% avaient des parents sans-papiers...). 

C'est le cas de Cristian Aguilar, étudiant sans-papiers de 20 ans à U.C. Berkeley, qui est arrivé du Mexique à l'âge de 9 ans. "Certaines personnes sont arrivées ici à l'âge d'un ou deux ans et ne connaissent même pas leur langue d'origine. Plus il y a de gens qui auront accès à l'enseignement supérieur, et surtout au sein d'une université comme celle de Berkeley, plus cela bénéficiera à notre société dans son ensemble. Nous pouvons contribuer à ce pays de manière différente", explique-t-il à Youphil.com 

Quand on demande à Cristian Aguilar, très engagé pour le droit des sans-papiers sur le campus, quelle est la valeur-ajoutée que ces jeunes peuvent apporter à la société américaine, il parle de diversité des cultures bien sûr, mais aussi d'une expérience toute particulière: celle de la peur constante de "se faire repérer et expulser". "Nous pouvons partager notre histoire, celle d'une lutte incessante pour payer son loyer, s'éduquer, manger... Aujourd'hui je n'ai plus la peur que j'avais par le passé. J'aide les gens à apprendre leurs droits, à sortir de l'ombre, et à accepter que ce que nous avons vécu, la peur et les difficultés que nous avons eues à surmonter, nous rendent unique. Tout le monde n'a pas vécu cela. Partager cela peut aussi rendre les autres plus ouverts d'esprits."

Ira Hirschfield le confirme: "Les jeunes gens qu ont bénéficié de ces bourses ont réussi contre toute attente et ont prouvé qu'ils étaient des étudiants travailleurs et exceptionnels. Ces jeunes sont américains en tous points, sauf sur le papier. Ils ont grandi ici mais n'ont pas accès aux bourses fédérales ni aux programmes de travail-étude [permet aux étudiants de travailler sur le campus pour financer leurs études, ndlr]. Ils ont besoin d'être soutenus afin de pouvoir continuer leurs études". 

Au-delà des bourses pour étudiants sans-papiers

La question se pose évidemment de savoir ce que pourront faire ces jeunes une fois qu’ils auront obtenu un diplôme, puisqu’ils ne seront pas en droit de travailler, à moins qu'ils ne bénéficient de la période de sursis accordée aux Dreamers par Barack Obama et arrivent à obtenir des permis de travail.

Reste donc à savoir si ce dernier tiendra ses engagements électoraux et soutiendra une fois de plus le Dream Act. La loi devrait être à nouveau présentée au Parlement américain après l'inauguration du président en janvier 2013. 

Pour la Fondation Haas et son président, les choses doivent aussi aller plus loin: "nous sommes une nation d'immigrés. Nous l'avons toujours été et le serons toujours. Soutenir les Dreamers est important. Mais il faut aussi passer à l'étape d'après et faire le travail nécessaire pour les intégrer, ainsi que leurs familles, dans nos communautés et notre vie civique. C'est pourquoi, en plus de fournir ces bourses, nous continuons à investir dans des organisations qui éduquent le public sur la nécessité d'une réforme de l'immigration." 

 

Crédit photo: Flickr/ mdfriendofhillary

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