Robin Cornelius, un patron à la fibre sociale

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Il a fait de son entreprise Switcher un modèle de production éthique, dans un domaine réputé pour ses mauvaises pratiques: le textile.

Robin Cornelius ne s’ennuie jamais. "Je suis hyperactif", prévient-il. Enfant, il se voyait ouvrir un hôpital quand il serait grand, ou architecte. Après, il n’avait plus aucune idée de ce qu’il aimerait faire de sa vie, et entre 13 et 18 ans, se faisant "virer de toutes les écoles privées", n’a rien fait du tout. Il s’est bien rattrapé depuis.

Sa famille, d’origine suédoise et installée en Suisse, est fortunée. Le grand-père de Robin avait une chaine de magasins en Suède, équivalent aux Galeries Lafayette. Son père a été pilote de l’armée suédoise où il a côtoyé Lindberg, puis architecte, à l’origine de maisons préfabriquées en Inde dans les années 40, et un temps attaché à l’ambassade de Suède à Londres. "J’ai vécu avec plein de fric jusqu’à 17 ans".

De fil en aiguille 

Puis sa famille part s’installer en Suède et Robin reste seul en Suisse, à 17 ans, "sans rien". "Mais c’est bien. J’aurais fini pourri". Il s’anime peu avant l’épreuve du Bac, pris de panique à l’idée de ne pas l’obtenir. Il gagne de quoi payer des cours particuliers, passe le diplôme et est admis à HEC Lausanne. 

Il bénéficie d’une bourse, donne des cours particuliers, est chauffeur de taxi la nuit, et à quelques mois de la fin de ses études, commence à vendre des sweatshirts. Il découvre le jogging sur le président américain Jimmy Carter à la télévision, et veut importer ce vêtement de Suisse. Robin lance Switcher en 1981, avec une ligne minimale, un T-shirt et un sweatshirt, de couleurs unies, et sans logos.

Une aventure indienne, dans le Tamil Nadu

Comme tant d’autres entrepreneurs en textile, il se tourne vers l’Inde pour trouver un partenaire. Il s’y rend pour la première fois en 1984, à l’aventure. Il rencontre Durai, directeur de Prem Group, dans le Tamil Nadu.

Les deux hommes associent leurs entreprises respectives en 1987, et investissent une part des bénéfices dégagés de la vente de leurs vêtements, dans des écoles itinérantes pour des bidonvilles d’abord, et de nombreux autres projets de développement (programmes de santé et d’éducation) par la suite.

Robin Cornelius avec Subbiah Gounder Duraiswamy, son partenaire indien depuis 28 ans.
 

Le voilà entrepreneur. "J’ai monté mon affaire parce que j’avais peur d’être embauché comme tous mes copains par un grand groupe et d’avoir un patron." Il concède entrepreneur social, tout en précisant qu’il n’est certainement "pas un baba cool".

Avec aujourd’hui 80 salariés en Suisse, et pas loin de 9000 en Inde, Switcher et son associé indien PGC travaillent pour Walmart, Marks et Spencer, prévoient l’ouverture de 180 espaces dans la chaîne de supermarchés Migros. Père de trois grands enfants, Robin participe à une centaine de conférences chaque année, siège au jury du prix américain “Social Accountability” parmi des "gros bonnets" comme Chiquita et Ford. Prix dont Switcher a auparavant été lauréat en 2002.

Une entreprise cousue d'éthique

En termes de bonnes pratiques, Robin attribue son avance aux origines suédoises pour le côté écolo et à l’hyperactivité pour l’aspect social. Avec sa bougeotte, comment a-t-il réussi à passer 30 ans dans la même entreprise? "Ce n’est pas la même entreprise, elle me suit". Aujourd’hui, il met l’accent sur la traçabilité, "l’ADN des vêtements", permettant aux clients de connaître l’ensemble des conditions dans lesquels leur vêtement a été fabriqué.

Pourquoi Switcher? "J’avais le rêve que les gens disent 'Switcher' plutôt que sweatshirt… Ça marche en Suisse. Ailleurs, l’entreprise est plus connue pour ses pratiques durables que pour ses produits." On se demande d’ailleurs si ce sont vraiment les vêtements qui l’intéressent, lui-même. L’accumulation de labels et de certifications, recyclage des eaux usées, et la mise en place de programmes de développement local semblent effectivement plus affirmés qu’un amour de la mode ou des tissus.

De meilleures conditions de travail pour les ouvriers

"Nous avons le code de conduite le plus astreignant qui soit", souligne-t-il à propos de la marque. Citant parmi de nombreux exemples, le passage du paiement à la pièce, au paiement à l’heure. Le changement a provoqué une petite baisse de productivité, temporaire, avant que le taux de production ne remonte de nouveau et dépasse le résultat initial. "La productivité n’est pas moins bonne". Les conditions, elles, sont meilleures pour les ouvriers.

Former et sensibiliser, créer les conditions d’une production plus responsable: il le fait en estimant que "le capitalisme n’est ni moral, ni immoral, mais tout simplement amoral". De même qu’il dirige son entreprise en reconnaissant son besoin d’être reconnu et aimé. Son côté "narcisse". Est-il content de ce qu’il a fait de sa vie jusque-là? "C’est parfait!"

La "névrose d'avancer"

Il a pris le temps, voilà quatre ou cinq ans, d’écrire un livre. Il y parle de finance, d’argent, des émotions comme antichambre des sentiments, de cerveau gauche et cerveau droit… Quel est le lien entre ces divers sujets? "Rien. Enfin, c’est moi". Il fonce, dit sa "névrose d’avancer". Raconte un mythe familial, ses proches répétant "Robin, tu seras millionnaire".

"J’ai plein d’énergie. Mais je vais devoir ralentir, il me reste encore quelques années de cette vie de feu, estime-t-il, à l’âge de 56 ans. Je subis une idée, je subis 50 idées par jour. Quand tu as une bonne idée tu veux qu’elle soit connue. Switcher, c’est tellement d’idées. On a tout fait. Et ce n’est pas un one-man-show. J’en suis le porte parole, mais plein de gens ont participé en participent encore à cette aventure."

 

 

Cet article a initialement été publié sur Interdépendances.
Crédit Photo: DR.
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer