"La consommation responsable est compatible avec la baisse du pouvoir d'achat"

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Spécialiste de la consommation engagée, la sociologue Sophie Dubuisson-Quellier nous explique comment un citoyen lambda devient un consommateur responsable.

Youphil: Ecolabels, consommation collaborative, commerce équitable... On parle de plus en plus de “consommation responsable”, de quoi s'agit-il?

Sophie Dubuisson-Quellier: Il n’existe pas de définition scientifique. Mais ce phénomène date pourtant du XVIIIe siècle! Le mouvement abolitionniste de 1830 aux Etats-Unis a poussé les consommateurs à acheter des “produits libres”, qui ne sont pas fabriqués par des esclaves. En France, vers la fin du XIXe siècle, la Ligue sociale d'acheteurs s'est créée pour inciter les ménagères à se fournir auprès d’entreprises qui ne font pas travailler les employés le dimanche par exemple. Des systèmes de label se sont même mis en place pour leur permettre de repérer ces produits conformes aux valeurs citoyennes.

Vous voyez, le fait d'acheter tout en respectant une certaine éthique n'est pas si récent. Les mouvements sociaux, voulant responsabiliser les consommateurs, sont donc apparus en même temps que le développement de la société de consommation.

Mais alors qui sont aujourd'hui ces consommateurs?

Il n’y pas d’outil de mesure. La notion reste assez relative. Certains considèrent qu’ils consomment responsable car ils achètent du café du commerce équitable toutes les semaines, d’autres vont plus loin et deviennent eux-même militants.

Les enquêtes montrent qu’il existe des profils très variés. Certains vont même jusqu’à ne pas acheter de voiture, de télévision et ne voyagent pas en avion. L'importance de cette dernière tranche, plus investie, peut être évaluée car elle est visible dans les manifestations, les foires et les divers lieux de la consommation engagée. Contre toute attente, il s’agit avant tout d’un public issu de la classe moyenne avec un capital scolaire un peu plus élevé, autour de bac+3. Cette population appartient plutôt à la tranche d’âge des 35-50 ans.

Pourquoi cette catégorie se sent-elle plus concernée?

Avoir un bagage scolaire joue un rôle important dans la compréhension des problèmes techniques révélés par les mouvements militants.

Les classes populaires ont pour principal préoccupation de boucler leurs fins de mois et les classes supérieures montrent une certaine résistance à la consommation responsable. Ils préfèrent conserver leur "souveraineté de consommateur" et ne pas se laisser dicter leurs choix par la morale.

C’est la grande contrainte de la consommation engagée qui veut toucher le plus grand nombre et finalement n’atteint que des individus prêts à être sensibilisés. Ce ne sont pas forcément tous des militants: certains achètent pour leur bien-être personnel, d’autres par esprit de solidarité. C’est d’ailleurs pour cela que le bio marche mieux que l’équitable, il touche plus de monde.

On parle de "consommation responsable", vous préférez l'expression la "consommation engagée". Est-ce la même chose?

Plusieurs termes existent pour parler de consommation responsable. On peut parler de consommation engagée comme de consommation durable ou de consommation citoyenne.

Sous ces appellations, on pense le plus souvent aux mouvements de commerce équitable et de protection de l’environnement. Mais il en existe plein d’autres!

Certains prônent d’abord la déconsommation, d’autres la simplicité avec l’application de la règle des 4 R (recycler, réutiliser, réparer, réduire), ou encore le freegan. Il ne faut d'ailleurs pas confondre ce dernier courant avec celui du glanage. Certes, tous les deux consistent à récolter les produits encore comestibles jetés aux ordures par les magasins car la date de péremption est dépassée. Mais les adeptes du freegan veulent adresser un message politique à la société en montrant le gâchis réalisé par les supermarchés. Les glaneurs, eux, n'ont pas le choix. Ils y ont recours par nécessité car leurs ressources sont trop faibles.

Les consommateurs engagés s'opposent-ils donc à la société marchande?

Non, puisqu'ils ont souvent recours au marché. Celui-ci constitue une bonne caisse de résonance pour sensibiliser les citoyens à des problèmes publiques. Les mouvements de protection de l’environnement et d’aide au développement, entre autres, alertent sur les produits mais aussi les modes de production.

À travers le marché, les mouvements sociaux appellent les consommateurs à être vigilants quand ils achètent des marchandises ayant un impact négatif sur la biodiversité. Les militants les redirigent alors vers des biens plus respectueux de l’environnement.

C’est paradoxal, mais le phénomène de consommation responsable ne vient pas des consommateurs. Il s'est créé par l'émergence de mouvements. L’acheteur ne se réveille pas tout d’un coup avec l’envie de soutenir le commerce équitable. Ce sont les organismes militants qui stimulent la prise de conscience des consommateurs et qui la guident.

Les réponses à ces enjeux de société doivent-ils venir des citoyens? Ne serait-ce pas le rôle de l'Etat de les résoudre?

Beaucoup de militants ne croient plus en une régulation de l’Etat. Les marchés ayant le vent en poupe, ils deviennent le lieu où les luttes sociales peuvent avoir un impact. Les mouvements sociaux poussant à la consommation responsable ont davantage lieu dans les sociétés libérales. Toutefois, lorsque l’Etat élargit à nouveau son champ d’intervention, comme dans les années 30 ou après guerre, les mouvements disparaissent. Ils sont cycliques.

Pour mobiliser l’opinion, ils peuvent avoir recours aux entreprises privées en les incitant à se rendre plus responsable. Certaines sont intéressées pour gagner un marché de niche. D’autres veulent réellement appliquer une politique responsable.

La crise n’agit-elle pas comme un frein?

Au contraire, la crise agit comme un amplificateur. Certains s’étonnent que les gens dépensent un peu plus pour acheter équitable ou bio alors que leurs ressources s'affaiblissent.

Pourtant, consommer responsable dans ces moments peut paraître logique. Puisqu’il y a la crise, je consomme moins mais alors je veux consommer mieux et réfléchir à mes choix.

Bien souvent d'ailleurs la consommation responsable est compatible avec la baisse du pouvoir d'achat puisqu'elle incite, entre autres, à la réduction des dépenses alimentaires et à l'économie d'énergie.

 

Cet article a été initialement publié le 4 octobre 2012.
Crédit photo: Flickr/Wolfgang Wildner ; vignette: DR
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