Et si les banques devenaient responsables?

Les banques doivent repenser leur métier et intégrer d'autres objectifs que la simple rentabilité financière, estime Jocelyne Ozdoba, consultante dans le secteur bancaire.

"Bon sens", "esprit d’équipe", "parlons vrai", "banque engagée"… En période de crise, les campagnes de communication des banques françaises semblent imprégnées de bienveillance.

Mais au-delà des slogans, comment ces établissements mettent-ils concrètement en pratique leurs engagements d’éthique et de responsabilité?

Des indicateurs...

Alors que certains groupes industriels du textile, de l’énergie ou de l’agro-alimentaire s'interrogent depuis longtemps sur leur impact social et environnemental en raison des risques pour leur réputation, les banques semblent s’y être mises tardivement.

La responsabilité sociale des entreprises (RSE) n’est réellement apparue, dans le secteur bancaire, qu’en 2001 avec la loi sur les nouvelles régulations économiques (NRE), qui impose aux banques cotées en bourse la publication d’un rapport annuel extra-financier.

... mais aucune sanction

Le récent article 225 du Grenelle 2 a donné une nouvelle impulsion en la matière. Il étend cette obligation à d’autres établissements, augmente le nombre d'indicateurs à publier et introduit le principe de vérification de ceux-ci par un tiers indépendant.

Ces incitations législatives "ne font pas de mal", mais ne peuvent avoir qu’une portée limitée. Elles ne concernent qu’un panel restreint d’indicateurs, pour la plupart très génériques, et ne prévoient à ce stade aucune sanction.

L'impact sur l'image des banques est devenu un enjeu majeur ces dernières années. D'abord en raison de la crise, qui a renforcé les attentes des actionnaires, des salariés, du grand public et des pouvoirs politiques. Mais aussi du fait des médias et des ONG, qui pointent du doigt le rôle des banques dans le financement d’activités controversées telles que l’armement, le nucléaire, le papier ou le charbon.

En réponse à cela, les établissements bancaires se sont notamment engagés de manière volontaire dans des "politiques sectorielles", en s’interdisant le financement de quelques-uns de ces secteurs.

Par ailleurs, pour pouvoir bénéficier de certains investissements, les banques doivent montrer patte blanche aux agences de notation extra-financière telle que Vigeo. L’absence de réglementation au sein de ces agences a récemment été mise en cause. Néanmoins, elles agissent en faveur d’une transparence accrue du secteur.

Que font réellement les banques aujourd’hui?

Au sein des établissements bancaires ce sont les directions dites "développement durable", composées de cinq à dix personnes, qui ont la lourde tâche d’y déployer la "démarche RSE".

Elles prennent en charge le "reporting" extra-financier, les actions de formation et de communication et assurent la relation avec les parties prenantes de la banque: les ONG avec lesquelles elles peuvent entretenir des partenariats stratégiques par exemple.
D’abord axée sur des mesures de gestion interne "classiques" (réduction de la consommation énergétique ou du papier, promotion de la diversité au sein du personnel, insertion des personnes handicapées, etc.), cette "démarche RSE" tend à devenir de plus en plus spécifique à l’activité de banquier.

C’est le cas des actions menées en interne: prévention contre le stress, bénévolat associatif sur le temps de travail… De quoi redonner du sens à des métiers souffrant d’une crise de légitimité.

C’est également le cas des actions liées à l’activité des banques. L’offre bancaire de produits éthiques ou durables s’est étoffée, même si elle peine à décoller et constitue encore un marché "de niche": microcrédit, prêts verts, cartes bleues donnant lieu à des dons associatifs, fonds d'investissements socialement responsables (ISR)… La tendance est à l’intégration de la démarche RSE dans les produits et activités "classiques" des banques.

Besoin de transparence

En exigeant des grands projets financés dans les pays en voie de développement d’évaluer et de remédier à leur impact négatif sur l’environnement ou les communautés locales, les "principes de l’Équateur", adoptés par la plupart des banques françaises depuis 2003, ont été précurseurs.

Dans une démarche de conseil et sans influer sur le crédit accordé ou son taux, certaines banques proposent désormais à leurs clients qui souscrivent à un prêt immobilier des outils pour leur permettre de mieux appréhender l’impact environnemental de leurs projets de rénovation.

Si les banques étaient en mesure d’intégrer de manière systématique l’impact social et environnemental des projets financés, dans leur relation avec les particuliers, les entreprises, les associations ou les États, elles pourraient jouer un formidable rôle de "catalyseur" de RSE pour l’ensemble de l’économie.

La publication récente, par certains établissements, du détail de l’utilisation de leurs ressources (prêt à l’économie ou spéculation), répond déjà à un besoin de transparence par rapport à leur véritable rôle dans l’économie.

Vers un "social business" bancaire

Pour aller plus loin et étendre les problématiques de RSE à l’ensemble des métiers bancaires, au-delà des obligations réglementaires de reporting, les directeurs du développement durable doivent convaincre leurs dirigeants, leur conseil d’administration et leurs actionnaires, du retour escompté de cette démarche à moyen terme.

Ces retours peuvent être financiers et quantifiables quand il s’agit de l’offre ou de la gestion des risques. Mais aussi qualitatifs quand ils concernent la motivation des salariés, l’image de la banque ou l’impact de l’activité sur le développement local. Il s’agit de démontrer que la responsabilité sociale des entreprises peut être alignée sur les "objectifs business", voire y contribuer dans la perspective d’un "social business".

Reporting intégré

La démarche passe alors par un "reporting intégré", qui fait état de la rentabilité financière et extra-financière de la banque: mise en place de méthodologies communes, pour garantir la comparabilité et la fiabilité des données publiées par les banques; intégration des risques environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) à la gestion des risques opérationnels bancaires.

Cela passe aussi par des efforts de sensibilisation de la part des centaines de milliers de salariés du secteur et par l’intégration des performances RSE à la rémunération des dirigeants. Même si elle est à prendre avec précaution, elle peut permettre d’intégrer des objectifs, à priori contradictoires.

Les directeurs du développement durable sont en première ligne de ces chantiers à venir qui réorientent les banques vers leur utilité sociale.

Alors que la crise a conduit à la disparition de certains métiers bancaires à caractère purement spéculatif, la RSE donne ainsi aujourd’hui l’opportunité aux banques de repenser leur métier en y intégrant d’autres objectifs que la seule rentabilité financière.

 

Crédit: Emmanuel Huybrechts/Flickr