Docteur Yunga, le médecin qui reconstruit le vagin des femmes

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Ce gynécologue-obstétricien opère des femmes souffrant de fistules en zone de conflit.

"Des patientes très pauvres, ayant perdu leur enfant, abandonnées par leur propre famille arrivaient par dizaines à l’hôpital. Cela m’a tellement affecté que j'ai voulu faire quelque chose pour elles." Dans les bureaux parisiens de Waha International, ONG de lutte contre la mortalité maternelle, le médecin congolais Jean de Dieu Foma Yunga, veste bleu marine et pantalon à pinces, se rappelle comment il a décidé de se "spécialiser sur la fistule".

Pratiquement éliminée dans les pays les plus avancés, où les femmes bénéficient d’un suivi de grossesse rigoureux, la fistule est "une communication anormale entre voies urinaires et génitales, qui se forme dans la majorité des cas à la suite d’un accouchement difficile", explique-t-il, en remontant les branches de ses lunettes. Source d'incontinence et de maladies, la fistule est un véritable enjeu de santé publique, alors que deux millions de femmes dans le monde vivent avec ce handicap, principalement dans les pays en voie de développement, selon l’Organisation mondiale de la Santé. 

Le Dr Yunga s'est familiarisé avec cette problématique à l'hôpital de Panzi, dans la province du Sud-Kivu, en République Démocratique du Congo. Diplômé de la faculté de médecine, il vient en 2004 se former en gynécologie et obstétrique auprès du Dr Mukwege, médecin récompensé par les Nations Unies pour son action en faveur des victimes de violences sexuelles.

Un engagement auprès des femmes démunies

Pendant quatre ans, le Dr Yunga soigne, opère, rassure des patientes venues de toute la région et des pays voisins. Accouchement difficiles, viols perpétrés sur des adultes comme des enfants... Les causes de cette mutilation sont multiples. Des femmes au corps meurtri, dont une grande partie est atteinte de fistule, affluent par centaines pour bénéficier de soins gratuits dans cet hôpital de Panzi situé à Bukavu, ville principale de l'Est congolais.

Parce qu’elles ne contrôlent plus leur urines, ces femmes sont mises au ban de la société. Abandonnées par le mari à cause des odeurs qu’elles dégagent, privées de marché, d'Église; elles sont réduites à l’isolement.

Pourtant, les fistules sont opérables. "La plupart des gynécologues et des urologues ne veulent pas s’en occuper parce que cela prend du temps et parce que c’est délicat", regrette le Dr Yunga.

Pour ce médecin de 38 ans, l’argent n’est pas un critère. "Si je faisais ce métier pour l’argent, je travaillerais plutôt en France, ironise-t-il. J’ai tout simplement envie d’aider les populations vulnérables."

Une vie recluse en Somalie

Depuis trois ans, il collabore avec Women Health Alliance International (WAHA). En mars 2012, il est devenu le médecin référent en gynécologie-obstétrique à l’hôpital Hanano de Mogadiscio, en Somalie. "Quand on m’a proposé la Somalie, j’ai dit ‘Quoi? Avec tout ce qu’on voit à la télé?’."

Mais il finit par se laisser convaincre, persuadé que, sur place, il pourrait être utile: "la plupart des médecins ont fui la guerre et se sont installés à l’étranger. Les gens n’ont plus rien", déplore-t-il.

Dans cette capitale d'Afrique de l'Est encore en proie à l’insécurité, son horizon est réduit au périmètre de l’hôpital. Une restriction difficile à vivre au quotidien, pour cet amateur de football, et de pique-niques sur la plage: "je n’ai pas de week-end, je ne compte pas mes heures", sourit-il.

Il a aussi dû adapter sa vie de famille en conséquence. Il ne peut rendre visite à son épouse, son fils de quatre ans et sa fille de deux ans qu'une fois tous les deux mois au Bénin.

"En zone de guerre, les gens sont sur les nerfs. Il faut être quelqu’un d’extraordinaire pour gérer cela", témoigne Cheikh Mbaye, un autre salarié de WAHA. Il a fait la connaissance du Dr Yunga, lors de ses premières missions, en 2010. "C'est quelqu'un d’ouvert, de très humain et toujours prêt à aider son prochain".

La passion de la médecine

Né à dans le village de Kiliba, dans la province du Sud-Kivu, de parents commerçants, le Dr Yunga est l'aîné d'une fratrie de trois frères et sœurs. Il ignore d'où lui vient sa passion de la médecine, tout juste se rappelle-t-il avoir eu enfant, une certaine fascination à l’égard du personnel en blouse blanche. "Mes parents étaient surpris de voir que je retenais si bien le nom des infirmiers et infirmières de mon quartier", sourit-il.

Enfant de coeur pendant dix ans, il a pu financer ses études secondaire et supérieures grâce à l’aide d’un missionnaire italien. "Sans lui, je ne serai probablement pas là", explique-t-il. Catholique pratiquant, il s’abstient de faire du prosélytisme à l'hôpital. "Avec Waha, on soigne tout le monde et on reste neutre."

Il reconnaît pourtant la difficulté de jongler avec les interdits de l'Islam: "on doit par exemple se débrouiller pour écouter les battements de cœur sur les vêtements des femmes", témoigne-t-il. Au quotidien, il faut composer avec les coutumes locales, en dépit des situations d’urgence, pour certaines relatées sur le blog de l'ONG Les dialogues du vagin, hébergé par Youphil.com: "Même si une patiente a l'appui de cent autres femmes pour une opération, il faut qu’un homme donne son accord. Et même si le mari est d’accord, il va demander au grand-père, qui va demander à l’oncle et ainsi de suite. La décision est collégiale", raconte le Dr Yunga. Dans ces cas-là "on parle et on attend", poursuit-il.

Le "mythe" de Kirikou

Cet artisan du dialogue aimerait qu’il y ait davantage de prévention et que l’accès à la contraception soit élargi en Afrique. "Le problème, c'est que les femmes viennent nous voir seulement quand elles ont des complications. Comme dans le dessin animé Kirikou, elles s'imaginent que l'enfant va sortir tout seul et préfèrent accoucher à domicile."

Malgré les difficultés, le Dr Yunga s'imagine bien continuer ainsi "jusqu'à la retraite". S'il concède "souffrir psychologiquement" de certaines situations inextricables, il n'en n'a pas moins le sentiment d'être utile: "je me rappelle avoir opéré avec succès une femme qui avait déjà subi d'autres interventions. Elle a appelé son mari et lui a dit ‘c’est sec’. Pour moi, c'était juste une façon de dire avec ses mots simples qu'elle redevenait femme. Ce fut la plus grande joie de ma carrière."

Pour cet obstétricien aguerri, le bonheur serait maintenant de pouvoir avoir un nouvel enfant, et d'assister à sa naissance. "Trop stressé" pour assister à l'accouchement du premier et absent lors de la naissance du deuxième, ce praticien qui a pourtant aidé dans leur labeur des centaines de femmes le promet: il sera là pour le petit dernier.

Crédit portrait: Steve Siracuse
Crédit photo: WAHA
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