"Plus de 80% des réfugiés sont dans les pays du Sud, pas en Europe"

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Youphil.com: La France est-elle la forteresse qu'on décrit parfois?

Philippe Leclerc: La France n’est pas une "forteresse imprenable", elle comptait 168.000 réfugiés sur son territoire en 2011 selon l’OFRA [Office français des réfugiés et des apatrides, NDLR].

Certes, il est difficile d’entrer sur le territoire pour demander l’asile, mais ce n’est pas impossible non plus.

La France est le pays de l’Union européenne qui reçoit le plus de demandes d’asile, et c’est le pays qui en reçoit le plus au monde après les Etats-Unis. Elle a reçu 55.000 demandes d’asile en 2011.

Qui sont les réfugiés en France?

Les demandes viennent plutôt de la République Démocratique du Congo (RDC), du Bangladesh. Nous recevons aussi de nombreuses demandes de la Russie, de Tchétchènes et d’Arméniens.

Et dans le monde?

Un organisme onusien gère les 4,5 millions de réfugiés palestiniens et le HCR [Haut Commissariat aux Réfugiés, NDLR] s’occupe de 10 millions de personnes, principalement des Afghans, des Irakiens, des Somaliens, des Soudanais et des refugiés de la RDC.

Ces réfugiés ne sont pas en Europe, mais vivent dans les pays frontaliers des pays d’origine, le Pakistan, l’Iran, le Tchad… La plupart des migrations sont des mouvements "Sud-Sud" contrairement à ce que l’on entend parfois.

Effectivement, si l’on écoute de nombreux discours politiques, on peut avoir l’impression que tous les réfugiés affluent vers l’Europe…

Pourtant lorsqu’on cite ces chiffres, c’est très clair que la plupart des personnes qui fuient la guerre le font vers un pays frontalier. Elles sont aussi parfois déplacées dans leur propre pays: c’est le cas de 26 millions de personnes dans le monde. Au total, on compte environ 42 millions de réfugiés, déplacés internes, et demandeurs d’asile dans le monde.

Un réfugié n’est donc pas un demandeur d’asile?

Un demandeur d’asile est une personne qui demande à bénéficier du statut de réfugié. Si vous fuyez la guerre, il est clair que vous êtes un réfugié. Mais souvent lorsque des personnes arrivent dans des pays industrialisés, elles doivent déposer une demande d’asile auprès de l’OFRA, qui leur accorde ou non le statut de réfugié selon les critères de la convention de Genève de 1951.

Ceux qui sont déboutés peuvent demander un recours. Au final, un peu moins de 30% des personnes obtiennent le statut de réfugié en France.

La crise syrienne peut-elle augmenter le nombre de réfugiés en Europe et plus particulièrement en France?

Pour le moment, il n’y a pas d’afflux de refugiés syriens en Europe. Ils sont environ 80.000 dans les pays voisins de la Syrie, en Turquie, au Liban, en Jordanie, en Irak. Peu de personnes arrivent en Europe, quelques centaines tout au plus.

Cela ne veut pas dire que cela ne va pas changer, mais l’afflux se fera dans ce cas vers les pays voisins. La plupart des gens espèrent que leur situation va s’améliorer. Ils préfèrent aller dans un pays voisin dont ils parlent la même langue. Les gens essayent d’aller plus loin seulement lorsqu'il n'y a plus d'espoir.

Quelles préconisations feriez-vous au nouveau gouvernement ? Quelle est l’urgence, en France, concernant la prise en charge des réfugiés?

Il faut assurer aux réfugiés des conditions d’accueil les plus dignes possibles. Or, il y a un déficit manifeste de logements. L’Etat a recours à des logements en hôtels ou d’urgence, ce qui n’est pas adapté aux demandeurs d’asile qui restent des mois, ou sont en famille.

Il faut également que la procédure soit la plus courte possible afin que la personne puisse recevoir une décision rapidement. Aujourd’hui, les décisions se rendent en moyenne en un an.

Que répondez-vous à ceux qui estiment qu’avec la crise, on ne peut plus se permettre d’allouer des moyens à l’accueil des réfugiés?

Je rappelle que la France fait partie du G20, des pays les plus riches. Plus de 80% des réfugiés sont accueillis par les pays du Sud, qui ont moins de moyens. On pense souvent à cette phrase de Michel Rocard ["on ne peut pas accueillir toute la misère du monde", NDLR], mais on en oublie souvent la deuxième partie: "la France doit répondre et apporter sa juste part".

Fermer sa porte à des gens persécutés n’est pas la meilleure décision à prendre. En revanche, si on abaisse le temps de prise en charge des réfugiés, les décisions seront prises plus rapidement, qu’elles soient positives ou négatives. Il est en effet plus difficile de quitter un pays si vous recevez une réponse négative au bout de trois ans plutôt qu’au bout de six mois!

Avez-vous des pistes pour remédier à ce manque de moyens?

Dans les pays industrialisés, les Etats ont suffisamment de moyens, même en période de crise. On estime que nous avons besoin de 4 milliards de dollars pour accueillir les personnes réfugiées et les déplacés internes en 2013. Or, notre budget est de 1,6 milliard.

Malheureusement, cette année, peu de situations conflictuelles se sont résolues. Plus de trois quarts des personnes dont on s’occupe sont en exil prolongé depuis plus de 5 ans. Cela dure parfois des mois, des années... Les solutions sont politiques et notre mandat est humanitaire.

Quelles sont les situations les plus critiques dans le monde?

Pour les Palestiniens, cette situation dure depuis plus de 60 ans! En Afghanistan aussi, parfois trois générations d’une même famille n’ont connu que des camps au Pakistan. En Somalie, on ne voit pas non plus de sortie de crise…

Des pays comme la RDC font également face à des mouvements de retours et de départs.

L’Europe parle-t-elle d’une même voix pour accueillir ces réfugiés?

Les Etats interprètent différemment les textes. Si vous êtes Somalien, vous n’aurez pas la même chance de voir votre demande d’asile aboutir, selon que vous la faites au Royaume-Uni, en Suède ou en France.  Par ailleurs, les conditions d’accueil ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre.

Dans quel pays d’Europe la situation est-elle la plus défavorable pour les réfugiés?

Bien avant la crise qu’elle traverse, la Grèce n’était pas au niveau des autres pays européens concernant les conditions de réception des réfugiés. La Cour européenne des droits de l’Homme l’avait sanctionnée. Un arrêt empêche d’ailleurs à un pays européen de renvoyer des demandeurs d’asile vers la Grèce, car on estime que leur demande ne sera pas examinée sérieusement.

On parle de plus en plus des réfugiés climatiques. Beaucoup réclament un statut. Qu'en pensez-vous?

La convention de Genève ne peut pas protéger une personne si elle fuit uniquement pour des raisons climatiques. Les Etats devraient donc s’accorder pour savoir quelle règle de protection doit être mise en place si des personnes franchissent les frontières pour des raisons liées au climat.

Nous souhaitons que des mécanismes de coopération internationaux se mettent en place: il est toujours préférable de prévoir, plutôt que de réagir dans l’urgence.

 

Cet article a initialement été publié en juin 2012.

 
Photo: des réfugiées afghanes en 2009. Crédit: UN Photo / Eric Kanalstein
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