La revanche des exclus du Sertão

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Dans le Nordeste brésilien, une communauté de paysans a fait un saut technologique en adoptant l’économie verte sans passer par la case "carbone". 

Pas d’eau, pas d’électricité, pas de route, pas de travail, pas d’argent. "On était les exclus des exclus, se souvient Josefa, une paysanne au visage d’Indien. On lavait nos enfants dans l’eau salubre des citernes à ciel ouvert, là où s’accumulent les eaux de pluies qui finissent toujours par sécher. Nos enfants étaient poisseux. A l’école, les autres disaient qu’ils puaient. Ils les appelaient les ‘nègres’. Aujourd’hui ce sont eux qui courent vers nous en criant ‘Regardez! Regardez-les! Ce sont les gens du Piment de Tapera. Comme ils sont chics!’" 

Pour un Brésilien, un pot de piments au vinaigre est aussi indispensable sur la table qu’un pot de moutarde pour un Français. Mais les Piments de Tapera c’est beaucoup plus: un village, une aventure technologique dans les terres reculées du Sertão, là où l’on cultive "hors-sol" des petits fruits jaunes et rouges vendus à prix d’or dans les magasins du front de mer.

Un programme exemplaire: il prouve que les technologies de pointe développées "sur mesure" au sein des populations pauvres sont porteuses de transformations sans provoquer de dégâts sur l'environnement.

> Regardez notre reportage:


Baixas est un hameau de vingt maisons perdues en plein semi-aride, dans les terres rouges et sèches du Sertão, à 450 km du littoral brésilien. La pluie est capricieuse, l’évaporation intense. Longtemps, Baixas, posé au pied d’une colline de granit (d’où son nom "Le Trou"), enregistra l’un des plus bas Indice de Développement Humain (IDH) du Brésil.

Les politiques venaient l’observer à la loupe. Puis Eco-Engenho, entreprise sociale du littoral spécialisée en écologie du développement, transforma son destin en faisant de Baixas un laboratoire d’innovations vertes et sociales dont le modèle est aujourd’hui repris jusqu’au Mozambique, sur des terrains récemment déminés.

"D’abord il a pris le soleil et il a fait de l’eau..."

Josefa raconte: "D’abord il a pris le soleil et avec le soleil, il a fait de l’eau. Puis avec l’eau, il a fait des piments et il les a mis en pots. Puis il les a emmenés jusqu’à la mer". Chaque jour, Josefa remercie Zé Roberto et le Ciel. Le Ciel parce qu’il lui a envoyé Zé Roberto, Zé Roberto parce qu’il lui a donné de l’eau au robinet, une ampoule au plafond, une prise pour écouter la radio et surtout... du travail. Zé Roberto est un "fellow" du réseau d’entrepreneurs sociaux Ashoka, le fondateur d’Eco-Engenho, un ingénieur des pêches reconverti en écologie du développement.

Le travail de Josefa? Un champ de piments hors-sol qu’elle partage avec 20 femmes et hommes de sa communauté. Chaque parcelle est gérée par un couple, le mari avec la femme, la mère avec la fille, le cousin avec la cousine, tous logés à la même enseigne avec un statut de micro-entrepreneurs.

Aucune mise de départ, ils n’en ont pas les moyens. Toute l’opération, des panneaux solaires aux graines, est financée par Eco-Engenho dans le cadre de son projet H2O. Peu à petit, chaque "micro-entrepreneur" s’affranchit de l’aide et devient autosuffisant. Une partie de son bénéfice est reversée aux transports et à la distribution des piments sur la côte.

"Zéro évaporation, zéro perte d’eau"

"Il fallait sortir ce village de l’agriculture de subsistance et de sa misère chronique. Mais pour devenir riche, il faut vendre aux riches. Donc on cherchait un produit agricole simple facilement transformable dont ils puissent s’emparer pour en faire un produit à haute valeur ajoutée, explique Zé Roberto. En même temps, on visait aussi l’efficacité hydrique maximale, zéro évaporation, zéro perte d’eau." Ce sera l’hydroponie, c’est à dire la culture hors-sol dans un substrat d’eau et de sels minéraux. Zé Roberto est un révolutionnaire: vert... mais surtout pragmatique!

Par la route défoncée parsemée de cactus fluorescents, juchés sur le plateau de bois d’un char à boeuf à roues pleines, on découvre d’étranges installations en arrivant à Baixas: près du manguier, 60m2 de panneaux solaire et un "désalinisateur". Il y a six mois, ils fonctionnaient à plein et le destin de Baixas, lumière, travail, énergie reposait sur eux.

Puis "Luz para Todos" (Lumière pour Tous) est passé par là. En tirant des câbles dans tout le Brésil, ce programme fédéral venu de Brasilia a rendu caducs tous les équipements solaires de Baixas. Plus personne, même en Amazonie, n’est privé d’électricité.

Avec les vieux du village, Zé Roberto a découvert dans la colline deux sources d’eau cristallines qui remplacent par gravité, l’eau péniblement extraite des "désalinisateurs". Mais le plus important est un immense champ sur pilotis en perpétuelle extension dès que surgissent des financements; une structure de bois avec des bouteilles de plastique évidées. Celles-ci permettent aux plantes de pousser "hors-sol" dans de la paille de noix de coco niché dans les bouteilles.

Des revenus multipliés par quatre

Les paysans de Baixas auraient pu immigrer, rejoindre les favelas du Sud. Ils préfèrent rester, moins exploiter les ressources naturelles, ne pas utiliser de pesticides, d’engrais. Ils ne sont pas exclus par le développement mais intégrés à l’économie. Leurs clients ne sont pas les paysans mais les touristes d’un monde global. Ils vendent dans les hôtels de luxe, quasiment en direct, sans jamais y être allés. Eco-Engenho s’occupe en effet d’écouler leur production en respectant les règles du commerce équitable.

Une vraie machine de guerre pour un village d’une cinquantaine d’habitants. Les paysans de Baixas ont dépassé le seuil de pauvreté. Ils gagnent quatre fois plus qu’il y a quatre ans. Les motos pétaradantes "made in China" remplacent sur les chemins de poussière de Baixas, les chevaux et les chars à bœufs. L’économie verte est en route mais à Baixas comme ailleurs, "l’économie brune" n’a pas dit son dernier mot. 

Crédit photo: Kakie Roubaud et DR.

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