La banque des Brics changera-t-elle la donne?

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L'économiste Philippe Hugon analyse pour Youphil.com les enjeux de la création d'une banque de développement pour les Brics.

[Mise à jour du 15 juillet 2014: les Brics lancent leur banque de développement pour tenter de s’affranchir quelque peu des contraintes de la Banque mondiale et du FMI. Elle serait dotée de 50 milliards de dollars pour financer des projets de développement durable. À cette banque viendrait s'ajouter un fonds de réserve de 100 milliards de dollars. Les cinq puissances émergentes (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) se sont réunies au Brésil au lendemain de la Coupe du monde de la FIFA lors d'un sixième sommet, pour discuter des conditions de création de cette banque. Retrouvez l'interview de l'économiste Philippe Hugon, publiée en juin 2012 sur les enjeux de la création d'une telle institution.]

 

Las de demander - en vain - à être mieux représenté dans les institutions internationales, le groupe des cinq grands pays émergents, les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) souhaite créer sa propre banque de développement.
Cette banque "Sud-Sud" financerait les projets de développement des pays émergents et régirait leurs échanges commerciaux. Une façon de concurrencer la Banque mondiale qui rechigne à leur donner plus de poids.

La nécessité d’une gouvernance plus juste et équilibrée était l’un des enjeux phares du sommet de l’ONU sur le développement durable à Rio, du 20 au 22 juin 2012. La création d’une banque des Brics y faisait déjà débats.

Youphil.com: Quel serait l’impact économique de la création d’une banque "Sud-sud" réservée aux Brics et à d'autres pays émergents?

Philippe Hugon: Cette banque de développement aurait plus un impact symbolique qu’un réel impact sur le système financier. Il s’agit plus d’une position par rapport aux pays occidentaux, une volonté des Brics de montrer que les Suds montent en puissance. Ils veulent aussi prouver que nous sommes dorénavant dans un monde multipolaire.

C’est une réponse au manque de prise en considération des pays émergents par les institutions financières internationales, en particulier la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Quant au dollar, il a encore de beaux jours devant lui, même si une banque Sud-Sud favoriserait la diversification monétaire du système financier mondial et lui ferait donc perdre de son influence.

Youphil.com: La Banque mondiale perdrait-elle son influence?

P.H: La Banque mondiale et le FMI dominent encore le financement du développement, même s'ils sont concurrencés par les banques régionales. La venue d’une nouvelle banque des Brics, si elle est créée, ne devrait pas modifier la donne subitement.

Youphil.com: Quelle différence cette banque aurait-elle avec la Banque africaine de développement ou la Banque asiatique de développement?

P.H: La seule différence est qu’elle aurait un champ d’applications transcontinental et plus seulement régional. Ainsi, des accords bilatéraux pourraient être renforcés entre des pays partenaires comme l’Afrique du Sud et l’Inde, et des financements tri-continentaux seraient rendus possibles.

Youphil.com: Quels éléments pourraient renforcer la prise en compte des pays émergents dans la gouvernance mondiale?

P.H: Créer une banque est une manière de peser davantage. Quoiqu’il en soit, les Brics pèsent de plus en plus par la croissance de leur PIB. Elle représente le double de celle des pays de l’OCDE et ils ont assez de réserves monétaires pour ne pas être dépendants du FMI.

Ces pays sont actuellement sous-représentés dans les institutions internationales. Des réformes sont en cours pour leur donner plus de poids. Les conflits d’intérêts, comme ceux qui opposent la Chine et l’Inde par exemple, rendent difficile la mise en place de ces réformes.

Youphil.com: Vous dites que les institutions financières internationales vont encore dominer le monde pendant quelques temps. Alors, quelles sont les échéances, l’ordre mondial va-t-il basculer?

Ce basculement de l’ordre mondial vers une dépolarisation de l'économie mondiale a commencé. Les pays de l’OCDE et en particulier l’Europe pèsent de moins en moins. L’Europe n’a pas réussi les réformes nécessaires à sa souveraineté économique. Elle est en crise et elle ne trouve pas de réponse. Elle en perd petit à petit son poids politique sur la scène internationale. Les Etats-Unis sont aussi affaiblis par la crise et par le blocage du Congrès par les républicains qui refusent de voter la moindre réforme que tente de mettre en place Barack Obama.

Au niveau monétaire, le dollar est déjà concurrencé par l’Euro, et le sera de plus en plus par le Yuan chinois. On se dirige donc vers un système tripolaire.

Youphil.com: Au sommet de l'ONU sur le développement durable (Rio+20) à Rio, au Brésil, les pays émergents auront-ils voix au chapitre selon vous?

Oui, c’est évident. Ce sont en partie les pays émergents qui ont bloqué les avancées à Copenhague. L’Inde et la Chine n’accepteront pas que leur croissance soit bridée par des normes environnementales. Les pays émergents porteront peut-être des avancées en interne sur des sujets qui les intéressent en ce moment, comme les énergies renouvelables. Mais ils n’accepteront sûrement pas d’être contraints par des accords internationaux. La grand-messe de Rio ne verra sûrement pas de grandes avancées comme à Kyoto.

Philippe Hugon est directeur de recherche à l’IRIS et professeur émérite à Paris Ouest Nanterre.

 

Cet article a initialement été publié le 7 juin 2012. 
Crédit photo: Flickr/Steve-h.
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