Voisin Malin, la solidarité sur le palier

Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer

Ils étaient plus de 200, rêvant de monter une entreprise dans le domaine du web solidaire, du lien intergénérationnel ou encore du tourisme responsable. Notre partenaire, l’Atelier, en a sélectionné une quinzaine. Le jury composé des lecteurs de Youphil.com les a départagés. Et la gagnante du prix "Innovation Sociale" est Anne Charpy, avec son projet visant à développer la solidarité utile entre voisins.

Le principe: s’appuyer sur les compétences des habitants des quartiers défavorisés pour améliorer le bien-être de tous. Concrètement, des voisins triés sur le volet font du porte-à-porte pour expliquer les projets de la ville ou de ses partenaires privés, proposer de la traduction ou accompagner les habitants dans leurs démarches administratives. Aux Etats-Unis, on les appelle les Community Organizer. En France, Anne Charpy les a baptisés "Voisins Malins".

Intervenir dans des quartiers précaires

Directrice pendant plusieurs années d’un établissement public qui gère de grands projets de rénovation urbaine à Grigny, elle s’aperçoit alors que les habitants s’approprient rarement les projets qui les concernent pourtant directement... Sauf lorsque des voisins du même quartier relaient l’initiative, prennent le temps de l’expliquer, avec leurs propres mots.

L’idée est là, mais cette ancienne étudiante de l’ESCP ne veut pas créer une association classique: "elles n’ont pas de modèle économique, et leur situation est fragile car elles dépendent des fonds publics".

En janvier 2010, Anne saute le pas, aidée par l’incubateur d’entreprises sociales de l’ESSEC, Antropia. Elle épluche alors les questions de gouvernance, les études de marché, les business plan et mène toutes ces démarches, parfois kafkaïennes, qui font la joie des jeunes entrepreneurs. Puis, elle passe à l'action: ce sera à Courcouronnes, en Essonne. 

Comme l’hôpital de la ville ferme ses portes, les autorités locales doivent anticiper les besoins médicaux des habitants. Une enquête de santé est réalisée: dix Voisins Malins visitent 150 appartements pendant plus d’un mois et demi. "Les questionnaires étaient parfois intimes. Les Voisins ont relu le questionnaire prévu et l’ont reformulé avec leurs propres mots."

Mères de familles, étudiants, salariés à temps partiel

Pour devenir un "Voisin Malin", il faut passer plusieurs entretiens. Anne Charpy et le gérant de l’entreprise s’implantent dans une zone pendant trois mois, pour repérer les besoins et les acteurs pivots du quartier: un animateur social, un commerçant, un responsable associatif ou religieux, en leur demandant de recommander des gens."Sur 40 candidatures à Courcouronnes, nous en avons retenu 12", se souvient Anne.

Mères de familles, étudiants, salariés à temps partiels… tous les Voisins travaillent en moyenne 12 heures par mois, payées 11 euros net de l’heure. Ils sont tous chapeautés par le gérant, qui les accompagne au cours des premières visites, et les suit "par SMS et téléphone portable, car la plupart n’ont pas internet."

Anne Charpy est fière d’énumérer les premiers résultats: "Nous avons travaillé pour la Poste, car les gens ne se servaient pas des machines automatiques. Après notre intervention auprès des habitants, leur utilisation a été multipliée par deux."

Un levier pour encourager la citoyenneté 

Selon elle, Voisin Malin est une bonne alternative aux réunions publiques. "Les gens reçoivent un papier les invitant à une réunion d’information, mais ne le lisent pas. Mais si un voisin vient leur expliquer qu’il y a une réunion importante, de réhabilitation de la résidence par exemple, alors les gens se déplacent. " La chef d’entreprise estime ainsi que 5% des gens participent aux réunions publiques auxquelles ils sont conviés, contre 30% après un passage de Voisins Malins.

Une efficacité qui pourrait donner des idées à des politiques… ou à des entreprises moins "sociales". "Jamais nous ne serons la voix d’un maire ou d’un religieux, tranche la PDG. Nous respectons une neutralité absolue." Anne Charpy ne s’interdit pas pour autant de travailler avec des banques qui chercheraient à faire du microcrédit ou à inciter les gens à mieux gérer leur argent par exemple.

Quand au prochain projet, il devrait avoir lieu à Aulnay-sous-Bois, avec comme commanditaire Veolia Environnement. L’idée sera d’aider les gens à faire attention à leurs consommations d’eau pour payer moins de charges. "Nous n’allons pas mener des études marketing pour des boites, nous ne travaillons que pour des entreprises dont les services visent à améliorer la vie des habitants", clarifie Anne Charpy.

PDG et habitants du quartier dans le même comité

Pour l’aider à prendre ses décisions sans lui faire perdre de vue le souci d'équilibre économique et l’objectif social de Voisin Malin, elle réunit régulièrement un groupe de conseillers constitué d’anciens élèves de son école de commerce à la tête d’importantes PME, mais aussi d’habitants qu’elle a connus à Grigny. "Cela donne des échanges géniaux entre des personnes qui n’ont pas l’habitude de se côtoyer", glisse-t-elle, souriante et décontractée.

Qu’est-ce qui motive cette fan de Muhammad Yunus, qui a commencé sa carrière au Chili dans la finance solidaire, et fait aujourd’hui la fierté de ses trois enfants? "Je suis intéressée par l’énergie des gens dans les quartiers et leur capacité à entrainer la communauté". Pour l’heure, elle poursuit un nouvel objectif: rencontrer le nouveau ministre de l’économie sociale et solidaire, Benoît Hamon, pour lui faire connaître Voisin Malin.

Photos. Anne Charpy. Crédit: Seb! Godefroy pour l'Atelier - 2012. Escalier: Vigneron/FlickR

 

> Visitez le site de Voisin Malin

> Découvrez les neuf autres entrepreneurs gagnants des prix CréaRîF-Entreprendre Autrement

> Qu'est devenue Marie-Noëlle Adon, gagnante du prix Youphil- CréaRîf-Entreprendre Autrement 2011?

 

Article initialement publié le 30 mai 2012.
Email this pageEnvoyer à un ami0CommentairesImprimer