Le "jugaad", secret de la réussite de l'Inde

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Rencontre avec Navi Radjou autour du concept indien de "jugaad" ou innovation frugale, dans un contexte de raréfaction des ressources. Doit-on alors s'inspirer de l'Inde?

Le "jugaad" devrait être le mot d’ordre de 2012. Et pour une fois, ce modèle ne vient pas de l’Occident. Pour le trouver, il faut aller en Inde. En hindi, le "jugaad" définit une espèce d’improvisation ingénieuse, une sorte de système D face à l’adversité.

Ce concept séduit au point que deux nouveaux livres sur le sujet sont sortis quasiment en même temps aux Etats-Unis: Reverse Innovation de Vijay Govindarajan et Chris Trimble, et Jugaad Innovation de Navi Radjou, Jaideep Prabhu et Simone Ahuja.

Youphil.com: Qu’est-ce que l’innovation "jugaad"?

Navi Radjou: Nous sommes partis d’un constat, l’innovation occidentale n’apporte pas les résultats espérés. Booz & Company a montré que les 1000 entreprises qui dépensent le plus en recherche et développement (R&D) y ont consacré 500 milliards de dollars en 2010 (soit près de 387 milliards d'euros), un chiffre faramineux. Et pourtant, les rendements ont été très limités. Pour comprendre, nous avons regardé les modèles alternatifs, comme l’Inde et les autres BRICS qui ont un taux de croissance de 6 à 10%.

Quel est donc le secret de l’Inde? Pas de formule magique, mais plutôt une mentalité particulière: le "jugaad". Les Indiens ont appris à développer des solutions frugales et économes - car faibles en coûts et en ressources naturelles - qui sont par-dessus tout flexibles. L’enjeu principal est cette capacité à changer de modèle économique et à s’adapter à chaque changement. Le "jugaad", c’est donc la capacité d’improviser une solution efficace face à un problème, dans un contexte où les ressources sont limitées et les contraintes nombreuses. Ce qui est le cas en Inde.

Youphil.com: Un exemple de "jugaad"?

N.R.: L’Inde est la capitale du diabète, qui est devenu une véritable épidémie. Un diabétologue qui travaille dans le sud de l’Inde, le docteur Mohan, est parti du constat que les gens ne se soignaient pas. Il s’est demandé pourquoi c’était toujours aux patients d’aller voir les docteurs. Au lieu d’adopter la manière classique d’approcher cette question, il a retourné le problème.

C’est comme ça qu’il a décidé d’amener le docteur au malade en créant un service mobile de télémédecine qui permet de faire des diagnostics par satellite. Il a aussi formé un réseau de personnes pour faire le suivi. Or, c’est un service utile, flexible mais aussi économe car il réutilise un système satellitaire déjà existant, mis à disposition gratuitement par le gouvernement. Plus de 50.000 personnes ont été diagnostiquées grâce à ce modèle.

Youphil.com: A quoi sert l’innovation "jugaad" en Inde?

N.R.: Le "jugaad" comble un vide institutionnel. Compte tenu des déficiences du pays au niveau de ses infrastructures, c’est une forme de palliatif mis en place par des innovateurs sociaux. Ce phénomène s’explique par le fait que les Indiens n’ont pas envie d’attendre que les choses changent. Ils préfèrent retrousser leurs manches. Or, l’Inde est un pays très diversifié qui est en mutation constante. Les problèmes sociaux aussi sont une cible mouvante et c’est un vrai enjeu. Tout est en flux et c’est pour ça que le "jugaad" prospère.

Youphil.com: Qu’est-ce qui a permis le développement du "jugaad" en Inde?

N.R.: L’Inde est le cas-type car elle réunit les quatre facteurs propices au "jugaad". D’abord, la rareté et ce, dans tous les domaines: ressources, infrastructures, services, etc. Ensuite, la liberté: c’est une démocratie avec une société civile forte qui permet une innovation qui part de la base.

Puis, la diversité. Les conditions géographiques et culturelles diffèrent tellement de région en région que des solutions à l’emporte-pièce ne suffisent pas. Les produits et les services doivent être adaptés aux besoins spécifiques des gens. Or, cela force à être flexible. Une entreprise comme SELCO a su s’adapter aux différents besoins des villageois indiens en leur fournissant un accès à de l’énergie solaire personnalisé, en fonction des besoins de chacun. Aujourd'hui, 200.000 familles vivant dans des villages reclus de l’Inde y ont accès.

Enfin, dernier élément, l’interconnectivité. L’infrastructure mobile permet aux entreprises de faire de grands bonds en avant. En Inde, 600 millions de personnes n’ont pas de comptes bancaires, mais 800 millions ont des téléphones portables. On peut utiliser cette connectivité pour développer l’accès aux banques ou encore, comme le fait Nokia en Inde, pour fournir aux agriculteurs un service d’information, sur les conditions météorologiques ou sur les prix du marché, dans leur langue locale, en temps réel par SMS (au cout de 1,25 dollar par mois). L’interconnectivité est centrale car elle permet de pallier la rareté.

Youphil.com: Qui sont les entrepreneurs "jugaad"?

N.R.: Avant tout, ce sont des entrepreneurs sociaux, qui sont les pionniers en la matière. Puis il y a les grandes entreprises. Par exemple, à la suite d’un conflit politique, Tata a mis seulement quatre jours pour trouver un site de remplacement au Gujarat pour l’usine qui devait fabriquer la Tata Nano dans le Bengale-Occidental. Ils ont même construit cette nouvelle usine plus rapidement que la première. Personne n’aurait cru cela possible en si peu de temps. Ils ont montré qu’ils étaient capable d’improviser, et vite. Enfin, il y a les multinationales occidentales dont GE, Nokia, Pepsico ou Renault Nissan, qui passent beaucoup de temps en Inde pour s’imprégner de l’esprit "jugaad".

Youphil.com: Vous parlez dans votre livre du rôle que les générations Y et Z en Occident jouent pour retrouver une forme d’innovation "jugaad". Est-ce le cas aussi en Inde?

N.R.: Le "jugaad" existait dans les pays développés, mais il a disparu. Aux Etats-Unis et en Europe, les enfants du millénaire sont ceux qui permettront d’y revenir. Pour l’instant, en Inde, le "jugaad" transcende les générations et surtout les classes socio-économiques. Les innovateurs "jugaad" sont d’ailleurs bien souvent peu scolarisés. Mais dans le futur, les générations Y seront aussi à la source des innovations en Inde. La moitié de la population indienne a moins de 25 ans, et ces jeunes comprennent mieux que quiconque un des aspects fondamentaux du "jugaad": l’interconnectivité. Peut-être parlerons-nous prochainement d’un "jugaad" 2.0, qui reposera principalement sur les technologies de pointe.

Youphil.com: Vous dites que le "jugaad" doit être adopté par l’Occident. Quels sont les défauts de l’innovation occidentale?

N.R.: Il y a en plusieurs. Elle est trop coûteuse et peu flexible avec des processus de développement des produits et des services qui sont rigides. Elle est aussi élitiste car elle est perçue comme une fonction pratiquée par les "chosen few" (les heureux élus) au sein d’une même entreprise. Or, les médias sociaux nous montrent bien que tout le monde peut être un innovateur. Le "jugaad" est par définition du "bottom-up". Il part de la base. Répondre aux problèmes de manière moins centralisée permet plus de résilience et d’adaptation. Mais cela va poser problème aux dirigeants! Ils vont devoir apprendre à lâcher prise.

Youphil.com: Votre livre se base surtout sur des cas d’entrepreneurs sociaux qui cherchent à pallier un problème social. Et pourtant, on y retrouve souvent l’idée de "faire mieux, plus vite et moins cher". Finalement, le "jugaad" s’adapte à tout?

N.R.: "Faire mieux, plus vite et moins cher" est une méthode, une approche. Les entrepreneurs sociaux ont été obligés d’adopter cette méthode pour faire face à des problèmes qui étaient tellement complexes et qui renfermaient tellement de contraintes qu’ils devaient pouvoir s’adapter. Or, nous estimons que le monde occidental va être confronté à des contraintes de plus en plus similaires à l’Inde: le profil des consommateurs va devenir assez semblable à celui des Indiens, les ressources naturelles seront rares et la compétition sera grandissante.

Aux Etats-Unis, 60% de la population a un accès limité ou inexistant aux banques. Wal-Mart, qui est un supermarché, a développé des centres financiers. On a donc affaire au même type de consommateur et à une compétitivité croissante. Dans ce cas, celle-ci vient des Etats-Unis mais d’un autre secteur que le secteur bancaire. L’innovation "jugaad" sera alors nécessaire.

Youphil.com: Le "jugaad" peut-il vraiment être la solution aux problèmes sociaux de l’Inde à grande échelle?

N.R.: Ce qu’il faut comprendre c’est que l’Inde a 1,2 milliard d’habitants. Il n’y a donc pas un problème indien, mais 1,2 milliard de problèmes indiens. Le "jugaad" peut résoudre les problèmes, mais il faut abandonner notre vision européenne. Se contenter de changer d’échelle ne suffit pas. Il faut aussi adapter son champ d’action qui doit être personnalisé. Finalement, l’enjeu n’est pas seulement "scale" (le changement d’échelle) mais aussi "scope" (la personnalisation du champ d’action). L’innovation centralisée ne fonctionnera pas. Il faut une innovation polycentrique, différenciée avec une redéfinition de l’échelle. 

Youphil.com: Ce fractionnement des solutions est-il soutenable?

N.R.: Selon la Banque mondiale, si l’Inde était capable de partager les pratiques qui fonctionnent, son PIB pourrait encore augmenter de 2 à 3%. Ce système différencié ne fonctionnera que s’il y a interconnectivité. Et c’est là que le gouvernement rentre en jeu. Sam Pitroda, président du National innovation council, est en train de bâtir un réseau informatique qui va permettre de disséminer les bonnes pratiques en ce qui concerne par exemple la gestion de l’eau ou la santé dans tout le pays. C’est un projet crucial. Le gouvernement fédéral peut donc aider au niveau de l’infrastructure. Et dans un pays de la taille de l’Inde, les gouvernements régionaux peuvent s’occuper du changement d’échelle.

Quant au reste, un partenariat entre les grandes entreprises et les entrepreneurs sociaux est inévitable. Ces derniers sont les premiers acteurs du "jugaad": ils innovent depuis la base et savent offrir des services personnalisés qui arrivent en complément des produits existants. Le partenariat est la seule manière d’exposer les entreprises. La coexistence de ces deux acteurs sera un grand enjeu en Inde.

Crédit: Le Xav'./Flickr

Cet article a initialement été publié en août 2012.
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