
> De notre correspondant à Caracas
Des rires, des pleurs d'enfants, des éclats de voix de leurs mamans... Aucune d'entre elles n'a plus de 18 ans. Nous sommes à l'Oeuvre sociale de la mère et de l'enfant (OSMAN), dans le quartier d'Artigas, à Caracas, la capitale du Venezuela. Vingt-cinq mères adolescentes ont trouvé refuge dans ce vaste pensionnat de plusieurs étages au pied des barrios (quartiers défavorisés ressemblants aux favelas brésiliennes), géré par les sœurs de la communauté des Filles de la Charité Saint-Vincent-de-Paul.
Les jeunes-mères sont accueillies dans cet établissement où elles peuvent demeurer jusqu'à leur majorité. C'est la seule organisation de ce type au Venezuela. Pourtant, ce pays possède le record d'Amérique du Sud des grossesses adolescentes: une grossesse sur cinq enregistrées dans les hôpitaux.
Selon la Société vénézuélienne de puériculture et de pédiatrie, 20% des accouchements concernaient des mères âgées de 10 à 18 ans en 2009. Les premières relations sexuelles se déroulent en moyenne à l'âge de 13 ans. La plus jeune pensionnaire est arrivée à l'âge de 12 ans.
Seules pour élever leurs enfants
"Des filles viennent d'elles-mêmes nous voir. Parfois ce sont des amis, d'autres leurs parents qui les aident à franchir le pas, parfois même la personne qui a dénoncé la maltraitance", explique la directrice de l'organisation fondée en 1947. "Maltraitance"... la sœur décrit la dure réalité à laquelle ont été confrontées les filles: certaines ont été battues par leurs parents ou abandonnées une fois enceintes, quelques-unes ont été violées par un membre même de la famille... Dix d'entres elles, près de la moitié, sont en rupture avec eux.
> C'est le cas de Rosalina Diaz, 16 ans, mère d'un petit garçon de 9 mois:
Le père est rarement un recours. Selon l'Association vénézuélienne pour une autre sexualité, 60% des mères sont célibataires au Venezuela. Rosalina comptait sur son ami de l'époque: “Je voulais avoir un enfant. Je pensais que son père allait l'aimer toute sa vie.” Son histoire fut bien différente.
> Elle la raconte en préparant un poulet aux carottes pour le repas du soir, sous le regard attentif de son garçon assis sur une chaise haute:
Osman aide ces jeunes mères à se reconstruire. Une fois par semaine les pensionnaires ont rendez-vous avec une psychologue, "et elles parlent beaucoup avec les sœurs" ajoute la Soeur Angela Gomez.
Dehors, le danger
"Pour les protéger", les filles ne peuvent que très rarement sortir. "Nous essayons d'être de plus en plus flexibles sur ce point. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup d'entre elles n'ont nulle part où aller ou sont potentiellement en danger à l’extérieur", développe la directrice.
"Au début c'est difficile, mais on s'habitue et c'est mieux ainsi", raconte Oscariz Solcicé ,16 ans et mère d'une petite fille, Paz, de 1 an et 5 mois.
> Elle remercie l'organisation pour l'aide apportée:
Aujourd'hui elle veut devenir médecin. Elle suit une formation en pharmacie. OSMAN dispense aussi des cours de premiers soins, de coiffure... Des cours d'alphabétisation leur sont aussi donnés. Certaines pensionnaires se présentent au baccalauréat à la fin de l'année.
Mais les sœurs veulent avant tout que les filles "soient des mères responsables". Ainsi est organisée la "formation pour le foyer" où les pensionnaires apprennent à prendre soin de leurs enfants, mais aussi "à cuisiner, repasser...".
Sœur Angela Gomez comprend que ce cours peut paraître déplacé: "Mais les filles arrivent ici sans rien savoir. Elles sont trop petites et leurs parents ne leur ont pas appris. Elles doivent pouvoir se débrouiller seules."
"Beaucoup de filles ne pensent même pas qu'elles peuvent tomber enceintes"
Soeur Angela Gomez explique l'importance du phénomène des mères adolescentes et les violences faites aux femmes par "la désintégration de la cellule familiale." Elle défend une plus grande planification familiale, car "beaucoup de filles ne pensent même pas qu'elles peuvent tomber enceintes", tout en rejetant la promotion de la pilule ou du préservatif perçus comme "des promotions du sexe." Un point de vue qui ferait hurler les féministes vénézuéliennes.
Selon l'Institut national de la femme (Inamujer), qui dépend du gouvernement, neuf adolescents sur dix connaissent les méthodes de contraception, mais un seul les utilise. La pilule est gratuite, malgré des pénuries, dans les dispensaires de la mission Barrio Adentro (programme de services de santé primaires). Les préservatifs sont aussi chers qu'en France dans un pays où les habitants n'ont pas le même pouvoir d'achat.
Selon Ana-Maria Aguirre, responsable d'une association de planning familial, Plafam, le principal problème est que la moitié des adolescentes qu'elle reçoit "ne refuse pas" d'avoir un enfant. Dans une société machiste, le rôle de mère est valorisé. Dans les quartiers les plus démunis, il est "anormal qu'une fille de 20 ans n'ait pas d'enfant ".
La mère adolescente isolée est un phénomène qui se reproduit de génération en génération. L'Oeuvre sociale de la mère et de l'enfant a ainsi accueilli la fille d'une ancienne pensionnaire.












