Chine/Inde: qui héritera du "château d'eau" de l'Asie?

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Les deux superpuissances émergentes font face à des besoins en eau croissants. Leur développement en dépend. L'Asie sera-t-elle ainsi le théâtre de la prochaine grande crise de l'eau?

Dernier volet de notre série sur les conflits géopolitiques liés à l'eau: après le Proche-Orient et les Grands Lacs d'Amérique du nord, les relations sino-indiennes.

"Si aujourd'hui le plus gros conflit lié à l'eau est celui du bassin du Nil, le prochain se jouera entre la Chine et l'Inde, c'est une évidence", avertit Franck Galland, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste des enjeux géopolitiques liés à la rareté des ressources en eau.

Aujourd'hui, les deux géants de l'Est présentent en effet les mêmes caractéristiques: plus d'un milliard d'habitants, une classe moyenne croissante et qui aspire au mode de vie occidental, un fort dynamisme économique, industriel et agricole et des besoins en eau constants.

"Les problèmes se cumulent", commente Franck Galland. Au centre de toutes les attentions, la chaîne de l'Himalaya et la région du Tibet, sous domination chinoise, constituent un réservoir naturel précieux, menacé par le réchauffement climatique.

Solution chinoise: détourner les fleuves

Avec plus d'un milliard d'habitants, la Chine rencontre d'énormes problèmes d'accès à l'eau. Le stress hydrique et la pollution progressent, contraignant les autorités à chercher des solutions. "Certaines provinces du nord disposent de moins de 500m3 d’eau par habitant et par an, ce qui les place bien en-dessous du seuil de stress hydrique*. Tout développement économique et social est alors difficile voire impossible", analyse Franck Galland. La Chine fait en effet face à d'importantes disparités régionales: "environ 55% de la population habite au nord/nord-est avec seulement 15% des ressources d'eau".

Un projet titanesque de transferts massifs a ainsi été lancé en 2002 par la République populaire. Le Projet d’adduction d’eau du sud au nord (PAESN) repose sur un principe auparavant défendu par Mao: acheminer l'eau du sud vers le nord. Rien de plus simple en théorie…

Carte des rivières et fleuves sino-indiennes.
 

Face à ce défi, la Chine voit grand et vise à alimenter le fleuve Jaune (aussi appelé Huang He), asséché une grande partie de l'année, en détournant les eaux du plus long fleuve d'Asie, le Yangtze (ou fleuve Bleu). Trois branches sont nécessaires: une première dérivation Est reliera le fleuve Yangtze vers la région de Pékin, durement touché par la pénurie d'eau. Ce premier chantier a déjà pris du retard et devrait s'achever en 2014. Les deux autres dérivations sont en cours de réalisation et d'études et prévoient la création de toute pièce d'un fleuve artificiel (dérivation Centre) et le détournement des eaux des plateaux tibétains, dont une partie du Brahmapoutre, vers le fleuve Jaune (dérivation Ouest).

L'Inde, en aval, est inquiète

Ce dernier chantier inquiète tout particulièrement l'Inde, qui n'est pas mieux lotie que la Chine, avec plus d'un milliard d'habitants et ses eaux polluées. "Le pays dépend de la Chine car la plupart des rivières et fleuves prennent leur source au Tibet", explique Franck Galland.

Les eaux polluées de Mumbai (ou Bombay), par ravi khemka/Flickr

Malgré des ressources en eau abondantes, grâce à la chaîne de l'Himalaya, au Gange ou encore aux périodes de mousson, l'Inde manque d'infrastructures en bon état pour gérer son eau et l'assainir.

 

> Les eaux polluées de Bombay

L'eau est comme partout symbole de vie et de développement mais pas seulement. En Inde, beaucoup la considèrent comme une divinité. Pourtant, ces eaux sont de plus en plus polluées par les industries. "L'eau revêt une symbolique éminamment religieuse, c'est évident mais il faut dépasser cet aspect", aller au-delà face à la demande croissante, poursuit Franck Galland. Un rapport, en 2009, estime que si rien ne change, l'Inde ne pourrait subvenir qu'à la moitié de ses besoins en eau d'ici 2030.

Selon Brahma Chellaney, professeur d'études stratégiques au Centre de recherche politique à New-Delhi, "la question n'est pas de savoir si la Chine va détourner le Brahmapoutre, mais quand". Le Brahmapoutre est la rivière la plus haute du monde, avec un fort débit. Les conséquences de son détournement serait catastrophique au niveau écologique et l'Inde, située en aval, en serait la première victime.

Après de tels projets de transferts massifs, devra-t-on aussi alimenter les fleuves qui ont eux-mêmes alimentés d'autres fleuves? Certains s'en inquiètent. Pour le moment, si conflit il y a, c'est essentiellement de l'ordre du domestique, selon Frédéric Lasserre. Deux Etats du sud de l'Inde se disputent ainsi la rivière Cauvery. Un conflit qui a déjà causé la mort de plusieurs personnes.

Le Tibet, toit du monde et "château d'eau" de l'Asie

Les relations sino-indiennes au sujet de l'eau se concentrent autour du Tibet, zone géostratégique et politique où plus de dix fleuves et rivières d'Asie prennent leur source. Communément appelée le toit du monde, la chaîne de l'Himalaya est également considérée comme "le château d'eau pour l'ensemble du continent asiatique", explique Franck Galland.

Cette région, menacée par le réchauffement climatique, alimente entre autre le fleuve Jaune, le Yangtze, le Gange et l'Indu. On comprend dès lors les pressions politiques et militaires chinoises pour conserver le Tibet.

Si un conflit lié à l'eau venait se confirmer entre les deux pays, le Tibet, sous domination chinoise depuis plus de 60 ans, ferait une nouvelle fois office de zone tampon. Andrew Fischer, économiste spécialiste du Tibet à l'Institut des études sur le développement de Londres, l'explique pour L'Express: "Il est important pour les Chinois de rester tout en haut des montagnes, plutôt que d'avoir une arrière-cour qu'ils ne contrôleraient pas". La problématique de l'eau aujourd'hui réaffirme cette position.

Alternatives pacifiques et discussions

Malgré le projet de transferts massifs d'eau entrepris par le gouvernement chinois, "il n'y a pas encore de réelle domination de l'un ou de l'autre mais plutôt une logique de neutralisation réciproque [...] et des protestations diplomatiques", estime Franck Galland.

Entre les deux pays rivaux, les enjeux sont importants. "Si la pénurie continue à s'aggraver et que le déficit hydrique se creuse au même rythme forcené, la croissance économique pourrait en pâtir. La Chine et l'Inde, toutes d'eux exportatrices dans le secteur alimentaire, se transformeraient en pays largement importateurs - une évolution qui accentuerait la crise alimentaire mondiale", écrit Brahma Chellaney dans son essai "L'eau, enjeu crucial des relations sino-indiennes".

En attendant cet état de crise, les tensions devraient s'intensifier et les discussions avec l'Inde reprendre dès 2014 avec la fin programmée de la dérivation Est. La Chine semble toutefois se diriger vers des logiques d'acquisition de l'eau alternatives, comme le dessalement de l'eau de mer ou encore le recyclage des eaux usées. "La technologie est facteur d'apaisement, de cohésion et à l'évidence, on veut moins ponctionner le voisin en agissant ainsi", explique Franck Galland.

Dans le cas d'un scénario d'une coopération sino-indienne, le Tibet pourrait servir de pont entre les deux pays et leur éviter de graves conséquences écologiques, sociales, économiques, etc. Privilégier le dialogue au conflit, en somme.

*L'Organisation Mondiale de la Santé définit les besoins quotidiens en eau à 1700 m3 par personne (en dessous, on parle de stress hydrique).

> Pour en savoir plus:

- "Géopolitique de l'eau en Chine" par Franck Galland (2009) 

- "L'eau, enjeu crucial des relations sino-indiennes" par Brahma Chellaney (2008)

- "Les ressources en eau et leur gestion en Chine" par Zongxia Cai sur Géocarrefour (2004)

- "L'eau en Inde, un enjeu social et géopolitique" par Bénédicte Manier (2010) sur Planète Asie - blog du Monde Diplo.

 

Crédit photo Une: A Lhassa, au Tibet en territoire chinois, par Kyle Taylor, Dream It. Do It. World Tour/Flickr.
Crédit carte: Carte des rivières et fleuves sino-indiennes de la chaîne de l'Himalaya/Tibet, par Hugo Ahlenius (2007)/Wikimedia Commons.
Crédit photo: Les eaux polluées de Mumbai (ou Bombay), par ravi khemka/Flickr.
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