Jusqu'où évaluer son "empreinte eau"?

Email this pageEnvoyer à un ami1CommentairesImprimer

Coca-Cola se dit "water positive". Peut-on ainsi rendre positif son impact sur l’eau, à la manière de ses rejets de gaz à effet de serre? Plus complexe encore que le bilan carbone, le bilan eau fait l’objet de méthodologies variées et parfois simplificatrices.

Après l’empreinte carbone, l’empreinte hydrique est une préoccupation croissante des entreprises. "Les grosses entreprises, qui ont été mises sous pression par les consommateurs font un effort pour connaître au moins leur impact", témoigne Sébastien Humbert, du Water Footprint Network (WFN), réseau international qui se consacre au calcul de l'empreinte hydrique et composé de gouvernements, d'entreprises, d'ONG et d'organes de l'ONU.

Fin 2010, sur 302 multinationales sondées par le Carbone Disclosure Project, 96% se disaient "conscientes des risques liés à l’eau dans leur chaine de production" et 89% affirmaient avoir mis en place une stratégie dans ce sens.

Une pratique contradictoire

Mais les entreprises qui communiquent le plus là-dessus sont aussi celles qui ont fait l’objet de plaintes par rapport à leur utilisation de l’eau par des communautés locales et des ONG. Plusieurs usines de Coca-Cola et de Pepsi Co ont ainsi entraîné en Inde l’épuisement de nappes phréatiques et la pollution de ressources en eau. Par exemple, dans le village de Plachimada, dans le Kérala, une usine Coca-Cola prélevait environ 500.000 mètres cubes par jour pour produire 500.000 bouteilles de 300 millilitres de Coca-Cola, selon les chiffres de la compagnie. Les puits aux alentours de l’usine se sont asséchés, et l’eau qui restait était polluée. Les communautés locales ont porté l’affaire devant les tribunaux. Après avoir eu à payer des amendes et souffert d'un déficit d’image, Coca-Cola a dû fermer son usine de Plachimada en 2004, quatre ans après l’avoir ouverte. Dans ce cas, loin d’être isolé, l'entreprise a fait l’objet de poursuites pour dommages à la santé et à l’environnement.

Cette prise de conscience forcée du risque eau a poussé Coca-Cola et Pepsi Co à se faire une nouvelle forme de concurrence: celle de la course à l’empreinte eau positive.

En multipliant les programmes de recharge des puits, de construction de barrages, de stations d’épuration, d’irrigation au goutte à goutte, de collecte d’eau de pluie ou encore de restauration de mares et autres milieux humides, Pepsi Co s’est proclamée "water positive" en 2009, suivi de près par Coca-Cola en 2010.

Compensation carbone contre compensation eau

Mais si la compensation carbone est admise - bien que parfois contestable dans sa mise en œuvre - il est bien plus difficile de parvenir ne serait-ce qu’à une neutralité de l’impact sur l’eau. En effet, les gaz à effet de serre ont un impact global sur le climat de la planète: une compensation dans un endroit de la planète peut contre-balancer les émissions d’une autre région. Il n’en est pas de même pour l’eau, qui est une problématique locale. En outre, la bouteille de Coca, produite en Espagne ou en Hollande, a beau utiliser la même quantité d’eau, elle n’aura pas le même impact sur le territoire. "Il faut toujours placer l’empreinte eau dans le bassin où elle est localisée et juger si l’on puise l’eau nécessaire à l’écosystème" précise Erika Zarate, du Water Footprint Network, qui préfère alors parler de "réduction" plutôt que de "compensation".

Par ailleurs, l’appellation "water positive" fait bondir les écologistes et scientifiques de l’environnement qui dénoncent une vision étroite et incomplète de la conservation de l’eau. En effet, rétablir autant d’eau potable (eau bleue) que d'eau consommée ne suffit pas si on ne prend pas en compte les rejets d’eaux polluées (eaux grises), tout aussi importants.

En outre, la stratégie actuelle de mesure de Coca-Cola concerne ses usines et les sources d’eau à proximité. Le calcul n’inclut pas l’impact indirect sur l’eau dans la chaîne de production, comme l’irrigation de l’agriculture ou encore le refroidissement des centrales électriques, nécessaires pour produire l’aluminium des canettes.

Unilever, pour sa part, a assuré que tous ses fournisseurs agricoles pour les pâtes et la sauce tomate s’irriguaient au goutte-à-goutte. L’impact est significatif sachant que l’entreprise achèterait 7% des tomates vendues dans le monde.

Une méthodologie en construction

Pour ce calcul élargi de l’empreinte eau, une méthodologie harmonisée se cherche encore. Pour Sébastien Humbert, consultant chez Quantis, et membre du WFN, rendre son empreinte eau neutre est "possible quand on n’est pas dans l’agro-alimentaire" et encore, tout "juste sur une usine spécifique, à condition d’inclure les consommations d’énergie et donc l’eau de refroidissement des centrales".

Sébastien Humbert dirige le groupe de travail international sur l’ISO 14046, qui vise à fixer une norme de calcul de l’empreinte eau. Nestlé et Veolia en font partie. L’entreprise de l’eau a développé sa propre méthodologie. Les conclusions du groupe, prévues pour fin 2013 ou 2014, risquent d’en décevoir certains: "il n’y aura pas de méthode exacte mais plusieurs méthodes qui permettront de s’assurer d’avoir fait le tour de toutes les problématiques".

L’approche dépend aussi de l’objectif de l’entreprise, précise le consultant: "si on veut faire de l’affichage environnemental, on optera pour une méthode simple. Pour l’implantation d’une usine, on croisera plusieurs méthodes".

En attendant, trois conseils pour évaluer son empreinte eau: "étudier les conditions locales, ne pas se contenter de la quantité mais observer la qualité de l’eau (pollution) et enfin ne pas oublier le critère biodiversité, pour juger du bienfait environnemental". A bon entendeur, salut!

Crédit photo: Flickr/ MinivanNinja

> Voir notre page spécial Eau

> Cet article a initialement été publié dans le dossier Questions d'eau de la Lettre professionnelle “Tendances de l’innovation sociétale” N°32 du 12 mars 2012.

 

Cet article a été publié le 10 mars 2012.
Email this pageEnvoyer à un ami1CommentairesImprimer
Commentaires

Très intéressant ! Cet article est pour moi une découverte, je ne connaissais pas la notion.

je suis dans la construction de maison sur paris ou perpignan

Et pourtant, si j'en suis la définition de la WWF "L'empreinte eau se définit comme le volume total d'eau douce utilisé pour produire les biens et services consommés par l'individu, le territoire, l'entreprise,etc."
Elle devrait être enseignée dans les cours d'éducation dès le collège !