La guerre de l'eau aura-t-elle lieu?

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Pour Frédéric Lasserre, géographe spécialiste de la gestion politique et stratégique de l'eau dans le monde, l'eau cristallise des conflits déjà existants.

Youphil: Le 6e Forum mondial de l'eau, qui se tiendra du 12 au 17 mars à Marseille, cherchera des solutions aux problèmes de l'eau dans le monde. Avant tout, expliquez-nous ce que représente l'eau dans l'imaginaire collectif?

Frédéric Lasserre: Il est difficile d'envisager de se passer d'eau, que ce soit pour notre consommation ou encore l'irrigation. De plus, il existe très peu de produits de substitution durable d'où la crainte observée dès lors qu'on vient à manquer d'eau.

Au niveau socio-économique, l'eau est associée à la sécurité: sécurité alimentaire et approvisionnement en eau. Le concept de capacité de stockage apparaît et tout un éventail de solutions techniques existent, comme le développement de cultures qui consomment moins d'eau. Cependant, ces concepts sont souvent coûteux et nécessitent de former les agriculteurs, qui cultivent encore comme cultivait leurs ancêtres. On observe d'ailleurs très souvent une certaine résistance sociale face au changement.

Enfin, l'eau est symboliquement associée à la vie. Alors quand on remet en cause sa disponibilité, il est très facile de réagir de manière émotive.

Qu'en est-il des Etats et gouvernements? L'eau est-elle un enjeu stratégique et politique?

Les réactions sont plus crispées pour les pays et les enjeux, variés. Il est possible d'avoir à faire à des comportements sincères, à un Etat qui s'inquiète réellement pour la sécurité de sa population. Cela peut être également par crainte que le manque d'eau affecte la production économique et entraîne une hausse du chômage, causant un désordre social difficile à gérer. 

Parfois encore, les problèmes liés à l'eau se combinent à d'autres conflits, comme au Proche-Orient ou encore dans le bassin de l'Euphrate. L'eau n'est alors qu'un facteur de conflits parmi d'autres et cristallise des oppositions déjà existantes.

Y-a-il déjà eu des guerres de l’eau au cours de l'Histoire?

Aaron Wolf, géographe américain, a mené des recherches et a constitué une importante base de données sur les conflits transfrontaliers liés à l’eau, rassemblant des centaines de textes, accords et traités. Il est remonté jusqu'aux 8e-9e siècles. Ce travail de collecte, reconnu par la communauté scientifique, montre bien que de tels litiges ne datent pas d’hier. Très souvent, des accords ont été trouvés pour partager l’eau ou aménager l’accès à cette ressource et il y a eu très peu, voire pas du tout, de guerre directement liée à l’eau. Pour lui, il n'y aura donc pas de guerre de l'eau à l'avenir. Une logique que je réfute.

Depuis quelques années, nous faisons face à des changements majeurs, comme l’explosion démographique et la révolution technique. Construire un barrage pour maîtriser l’eau est désormais plus facile qu’auparavant. La population, elle, a explosé en l’espace d’une centaine d’années. Tous veulent se laver, se nourrir et consommer des produits dont la fabrication nécessite toujours plus d’eau… Tout ceci instaure une pression sur les ressources en eau, auquel s'ajoute le réchauffement climatique. Donc dire que la guerre de l’eau n’aura pas lieu est un peu radical, selon moi. Dès lors que l'on parle d'avenir, rien n'est sûr.

Aujourd'hui, quelle sont les régions du monde les plus affectées par les problèmes liés à l’eau?

Tout dépend de l’échelle et du type de conflit. L’une des principales zones de conflits hydropolitiques est le Moyen-Orient avec le bassin du Nil, le Proche-Orient (Israël, Palestine, Jordanie, Syrie) et le bassin du Tigre et de l’Euphrate. L’Asie centrale connaît également de nombreux litiges concernant l’eau. Selon les conflits, la médiatisation varie tout comme la rhétorique des Etats: certains font pression, menacent, etc.

Au sud de l'Inde, le partage de la rivière Cauvery pose problème. Dans ce cas, il s'agit davantage d'un conflit domestique, en l'occurrence entre deux Etats fédérés d'Inde. Des émeutes ont cependant éclaté, faisant des morts. Je pourrais encore citer le nord de la Chine ou encore l'Est africain, avec le Kenya. Il existe ainsi aujourd'hui de nombreux conflits dits de basse intensité qui sont moins médiatisés que celui du Proche-Orient par exemple. Mais ils sont tout aussi sensibles et importants.

La guerre de l'eau, si elle devait avoir lieu, serait alors davantage une guerre locale?

Le scénario le plus crédible est que le manque d’eau devienne tel que les acteurs économiques d'un village ou d'une ville ne peuvent plus travailler, que le gouvernement ne trouve pas de solutions… Les acteurs en viennent alors aux mains et un conflit éclate.

Des affrontements civils constitueraient ainsi ces nouvelles guerres du XXIe siècle. Entre deux Etats, il est difficilement envisageable qu'une guerre se déclenche simplement pour la question de l'eau. Ce ne serait qu'un prétexte.

Face à la construction controversée de barrages ou encore aux menaces de certains pays de couper l'approvisionnement en eau de leurs voisins dépendants, peut-on envisager la création d’une institution internationale en charge des ressources hydriques et du partage? Une gouvernance mondiale de l’eau est-elle possible?

Non, malheureusement. L’idée en soi est bonne mais difficile à mettre en place. Aujourd’hui, l’ONU rencontre déjà des difficultés pour policer les relations internationales. Et malgré cela, les Etats font ce qu’ils veulent et nous le voyons chaque jour, comme en Syrie. Une instance qui régirait l’eau dans le monde souffrirait du même handicap.

Au niveau juridique, plusieurs doctrines s'affrontent, se contredisent même, entre souveraineté ou intégrité territoriale absolue. Aujourd'hui, le seul texte existant est la Convention de New York votée en 1997 mais pas ratifiée par suffisamment de pays pour faire acte. Les gouvernements hésitent et perçoivent ce texte comme une remise en cause de leur souveraineté. Un projet de gouvernance mondiale de l'eau se révèle ainsi, à mon sens, utopique.

Mais ne soyons pas trop négatifs, une diplomatie de l'eau existe tout de même. Les Etats se parlent. Entre l'Inde et le Pakistan par exemple, un traité a été signé en 1960. L'enjeu du partage de l'eau pour l'agriculture et l'irrigation était si important qu'une solution diplomatique a été trouvé malgré la guerre. Au Proche-Orient, on discute depuis près de treize ans au sujet de la gestion de l'eau du bassin du Nil, sans réel accord politique pour le moment.

La protection de la souveraineté semble être au coeur des conflits, davantage que le manque d'eau...

C'est évident. Au Congo, par exemple, l'accès à l'eau pour la population est catastrophique alors que le pays dispose d'importantes ressources hydrauliques grâce au fleuve. C'est plus du ressort du politique que du technique et les conflits liés à l'eau proviennent surtout d'un manque de concertation que d'un manque réel d'eau. C'est d'ailleurs une constante dans l'histoire de ces conflits, comme dans la région du Mékong ou entre l'Inde, le Népal et le Bangladesh. Les pays procèdent à tort de manière unilatérale.

Jusqu'à présent, il n'y a pas de raison d'arriver à une situation de crise réelle de l'eau, à une rareté absolue qui remette en cause la sécurité. On arrive toujours à trouver des solutions et à s'adapter. A-t-on par exemple besoin de cultiver des tomates en plein désert? Peut-être pas...

A l'instar du pétrole, l'eau va-t-elle passer de bien commun à marchandise? L'or noir a d'ailleurs été à l'origine de plusieurs guerres.

Le pétrole a une valeur économique et marchande beaucoup plus importante que celle de l’eau, c'est un fait. On parle également beaucoup plus des conflits pétroliers, à cause de ce poids économique.

De plus, le pétrole est côté en bourse, l’eau non. Certains ont essayé de constituer une bourse de l’eau mais cela n’a pas fonctionné car l’eau, c’est lourd et difficile à transporter et donc à vendre. 1m3 d’eau équivaut à 1 tonne. Le coût de transport est alors considérable et freine pour le moment les projets d’exportation et de marchandisation.

Enfin, si l'eau est un droit absolu pour toute personne, les Etats sont tenus de fournir un accès à ces ressources aux populations et les services que cela implique. Bien évidemment, certains n'en ont pas toujours envie ou manquent de moyens. La question est complexe.

Finalement, êtes-vous optimiste sur la question de l'eau dans le monde et ces conflits?

Je suis raisonnablement optimiste. Je ne dit pas qu’il n’y aura pas de guerres de l’eau mais ces scénarios apocalyptiques défendus par certains auteurs me semblent exagérés. Je peux me tromper mais tout va dépendre des choix politiques, des stratégies adoptées et le facteur du changement climatique complique la donne, maintenant que l’on sait que c’est une réalité.

* Frédéric Lasserre est géographe, professeur titulaire à l'Université Laval de Québec et directeur de l'Observatoire de recherches internationales sur l'eau. Principaux ouvrages réalisés:

- Gestion de l'eau. Approche territoriale et institutionnelle, de Frédéric Lasserre et Alexandre Brun, Presses de l'Université du Québec, janvier 2012.

- Eaux et territoires: tensions, coopérations et géopolitique de l'eau, de Frédéric Lasserre et Luc Descroix, éditions Presses de l'Université de Québec, février 2011 3e édition.

Crédit photo Une: Schnittke/Flickr

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