Une voix pour les malades sans toit

Depuis que son fils, maniaco-dépressif, a passé plusieurs mois à la rue, Bruno Voyer se bat au sein d’une association pour que les maladies psychiques des sans-abri soient mieux prises en charge.

Bruno VoyerL'idée d’un portrait de lui ne lui plaît pas beaucoup. "Parlez plutôt de l’Unafam", glisse Bruno Voyer, un brin gêné. Cet ancien DRH de soixante-cinq ans est aujourd’hui administrateur en charge de la précarité dans cette association qui aide les proches de personnes souffrant de troubles psychiques. Habitué à parler au nom d’un collectif, il peine à admettre qu’il puisse être digne d’intérêt pour un article. Avant de se dire que cela pourra l’aider dans son combat…

Son fils, Thomas, trente-huit ans aujourd’hui, est "maniaco-dépressif sur fond de schizophrénie" depuis l’âge de dix-neuf ans. "J’étais complètement désarçonné. Je ne connaissais pas du tout ces problèmes-là", se souvient Bruno Voyer.

Deuxième choc: attiré par une campagne de recrutement de l’armée, son fils a filé à Nantes et n’a plus donné signe de vie pendant cinq mois. "Il s’est mis à errer. Il a été retrouvé à Marseille, sûrement par Médecins du monde", pense son père, qui n’a jamais su ce qui était arrivé à Thomas durant cette période.

"Les malades psychiques sont extrêmement fragiles et se mettent de temps en temps totalement en rupture; dans ce cas-là, ils fuguent, c’est très fréquent. C’est terriblement douloureux à vivre, concède-t-il. Je me suis demandé pourquoi il y avait eu ces ruptures et si les maraudeurs [ndlr: bénévoles et professionnels associatifs qui vont à la rencontre des sans-abri dans la rue] savaient ce qu’est la maladie."

D’après la dernière enquête Santé mentale et addictions chez les personnes sans logement d’Ile-de-France (Samenta) réalisée par l’observatoire du Samu social de Paris et l’Inserm, 31,5 % des personnes sans logement sont atteintes d’un trouble psychiatrique sévère. "Sans doute plus", estime Bruno Voyer qui rappelle que c’est souvent la maladie qui mène à la rue et non l’inverse: "la rue fait souffrir, mais ne rend pas malade mental".

Des dispositifs adaptés existent, telles les équipes mobiles psychiatrie-précarité, mais c’est loin d’être suffisant. "Il y a un déficit d’équipes soignantes. De plus, avec l’arrivée des neuroleptiques, on a fermé de nombreux lits d’hospitalisation, mais sans aucune réflexion sur un logement accompagné. Du coup, on a une population abandonnée", déplore Bruno Voyer.

En 2010, Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, Bruno Voyer a eu l’idée d’un court-métrage rassemblant les témoignages de psychiatres, bénévoles et personnes sans abri. Vingt minutes de film qui permettent aux maraudeurs de mieux comprendre pourquoi les SDF refusent les soins et comment les y amener.

"Les malades ont tendance à être dans le déni de leur maladie, et donc à avoir des ruptures de traitement, qui entraînent angoisse, stress et délires. Les maraudeurs se trouvent en face de personnes qui n’habitent plus leur corps, explique-t-il. Quand quelqu’un décompense, c’est toujours dramatique pour l’emmener à l’hôpital, il ne veut pas. D’autant qu’une personne à la rue depuis longtemps a des habitudes et les conditions d’hospitalisation ne sont pas forcément supportables."

L’arme principale dans cette situation est la patience: revenir chaque jour, quitte à se faire envoyer promener, jusqu’à réussir à établir un lien, car "tout contact est un soin". Là où certains ont un fauteuil roulant ou une canne blanche, "nous, c’est l’accompagnement humain, notre prothèse", glisse Bruno Voyer.

Il faut ensuite que chacun (assistant social, infirmier, psychiatre…) reste dans son rôle, sans disqualifier les autres. Avec un objectif: amener petit à petit les malades à la rue vers un logement accompagné, telles les résidences-accueil, ces habitats sociaux spécialement conçus pour les personnes handicapées psychiques.

Le logement, justement, est une autre question épineuse. Bruno Voyer dénonce un manque de volonté politique: "Dans une ville, on a besoin de crèches, de maisons de retraite et de logements accompagnés. Il y a des crèches, des maisons de retraite, mais les communes disent 'des handicapés psy, on n’en a pas'. Pourtant, un à deux pour cent de la population développe des pathologies psychiatriques relativement sévères. Il faut donc que les communes prévoient des logements pour ces personnes qui ne pourront jamais vivre seules ni avoir un travail salarié."

Parallèlement à son combat pour une meilleure prise en charge des maladies psychiques chez les sans-abri, Bruno Voyer veut s’attaquer à un autre domaine: la prison, où 25 % des détenus souffrent de troubles psychotiques graves.

Crédit Photo: Flickr/Marie A.-C.

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