Que se passe-t-il au Soudan du Sud?

Les violences interethniques s’intensifient au Soudan du Sud alors que le gouvernement impuissant doit faire face à de nombreuses sources d’instabilité. Explications.

[Mise à jour du 26 décembre 2012: le gouvernement soudanais (Khartoum) a annoncé la partition de la province du Kordofan-Sud, région en proie à la guerre, à la frontière avec le Soudan du Sud. Le Kordofan-Ouest sera alors rétabli dès le 1er janvier 2013 et aura un statut à part, selon l’annonce du 20 décembre 2012. Cette région (supprimée en 2005 dans les accords de paix mettant fin à 23 ans de guerre civile entre le gouvernement de Khartoum et le le Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan -SPLM/A) possède d'importantes ressources en pétrole, tout comme la région proche d’Abyei toujours disputée entre le Soudan et le Soudan du Sud.]

[Mise à jour du 17 avril 2012: le conflit pétrolier entre le Soudan et le Soudan du Sud a atteint un point de non-retour car le Soudan a rompu les négociations avec le Sud et décidé de mobiliser des forces armées dans la région pétrolière de Heglig, à la frontière entre les deux pays].

 

Depuis l’indépendance du Soudan du Sud, le 193e pays des Nations Unies est en proie à de nombreuses violences ethniques dans l’état de Jonglei, à l’est du pays. Ces affrontements laissent planer le spectre de la guerre civile. Face à cette crise les ONG sont désemparées. La Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (Minuss), mise en place à la veille de l’indépendance du 9 juillet 2011, peine à faire face à cette violence malgré sa présence militaire dans les zones touchées. Elle appelle le gouvernement à agir au plus vite.

1. Que se passe-t-il dans l’état de Jonglei?

Œil pour œil, dents pour dents. Les ethnies Murle, Lou Nuer et Dinka du Soudan du Sud, ont fait leur ce dicton sanglant, en attaquant tour à tour les villages des uns et des autres dans l’état de Jonglei. Il s'agit de l’une des régions les plus affectées par deux décennies d’une guerre civile contre le Nord qui s’est achevée par un accord de paix en 2005.

Fin décembre 2011, c'est l'étincelle. Près de 8000 jeunes hommes armés de la tribu Lou Nuer ont attaqué le village Murle de Pibor, provoquant la mort de plusieurs milliers de personnes et la fuite de milliers d’autres, selon les autorités du comté. Les représailles Murle ne se sont pas faites attendre les semaines suivantes, et cette série de vendetta n'en finit pas. Vraisemblablement, ces affrontements sont liés à des litiges pour l’accès à l’eau ou aux pâturages pour le bétail.

Vue aérienne du village de Fertait totalement brûlé, 7 janvier 2012, UN Photo/ Isaac Billy.

Ces conflits ne datent pas d’hier. Les différentes ethnies, des groupes hétérogènes qui peuplent aussi l’Ethiopie voisine, ont été prises entre les feux de la guerre civile. Beaucoup accusent le Soudan présidé par Omar el-Bechir, (sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour crime contre l’humanité au Darfour) de tenter d’instrumentaliser ces tensions pour semer le trouble au Soudan du Sud.

2. Quelle est la situation humanitaire?

"Notre survie dépend de la nourriture que l’on nous apporte. Jusqu’ici nous nous sommes nourris de fruits sauvages", a expliqué une femme de la tribu Murle qui a fui les violences avec son mari et son bébé. Le couple a raconté à l’Irin, l’agence de presse de l’ONU, qu’ils avaient perdu leur cheptel de 500 têtes de bétail. Comme eux, au moins 20.000 personnes auraient fui la région de Pibor précipitamment, sans eau ni nourriture, selon l’ONU qui a cartographié la crise humanitaire. Parfois blessés, ces réfugiés se cachent dans la brousse, loin de toute aide humanitaire.

La Minuss a indiqué qu’au moins 120.000 personnes au total pourraient être affectées par ces violences. Selon le Programme alimentaire mondiale, 90.000 Sud-soudanais vont avoir besoin de nourriture immédiatement. De quoi empirer la situation d’un pays où, d’après le département de l’ONU pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), l’urgence alimentaire concernerait déjà plus de 3 millions de personnes.

Le travail des ONG est rendu difficile par les attaques et les pillages. Présent dans l'état de Jonglei depuis 2005, Médecins sans Frontières (MSF) indique que trois centres médicaux ont été pris pour cible par des groupes armés en 2011. L’un d’entre eux a d’ailleurs été saccagé pendant l’attaque de Pibor, fin décembre: "Ces trois installations médicales sont les seuls centres de santé disponibles pour les quelque 160.000 personnes du district de Pibor, l’autre établissement médical le plus proche se trouvant à plus de 100 km", a expliqué l’ONG.

Parmi les 156 personnes qui travaillent actuellement pour MSF, un employé a trouvé la mort et 25 autres sont toujours introuvables. Selon une employée de MSF sur place, il n'y a que très peu d'ONG internationales dans la zone de Jonglei. Elle cite l'organisation italienne Intersos à Pibor et des partenaires de Save the Children, mais ne voit guère d'autres groupes implantés.

South Sudan-CIA WFB Map

Carte du Soudan du Sud. Crédit: CIA/WikimédiaCommons.

Désemparée face à cette situation et malgré l’aide de 800 soldats du gouvernement et de 400 Casques bleus déployés à Pibor, la Minuss a demandé au gouvernement de Juba de réagir au plus vite: "davantage de forces gouvernementales sont nécessaires immédiatement dans les zones clés, ainsi que pour patrouiller dans les zones tampons entre les communautés pour réduire les tensions. (…) La Minuss est très préoccupée par la dégradation de la situation humanitaire et exhorte une nouvelle fois la communauté internationale à répondre aux besoins humanitaires de manière généreuse et rapide", a déclaré Hilde F. Johnson, la représentante spéciale du Secrétaire générale de l’Onu au Soudan du Sud, le 19 janvier.

3. Que fait le gouvernement sud-soudanais?

Le gouvernement du Soudan du Sud présidé par Salva Kiir (Mouvement populaire pour la libération du Soudan, SPLM) a déclaré l’état de Jonglei "zone sinistrée" et annoncé le déploiement supplémentaire de 3000 soldats, en particulier dans les zones Murle.

Pour Roland Marchal, chercheur au CNRS spécialiste du Soudan, le gouvernement est "incapable" de gérer la situation. Il explique cet échec du pouvoir: "le parti au pouvoir, le SPLM, est un parti sans cadre. L’Etat est constitué d’une armée et de seulement quelques dizaines de fonctionnaires. Il n’y a donc pas vraiment d’élite politico-administrative capable de gérer un pays. Les élites sud-soudanaises, souvent ethnicisées, se divisent pour des rivalités de pouvoir".

En effet, le débat politique national est surtout centré sur les accusations de corruption du gouvernement par le parti d’opposition, le Mouvement ou Armée démocratique du Soudan du Sud (SSDM ou SSDA). Ce dernier accuse aussi le président appartenant à l’éthnie Dinka, de favoriser sa tribu aux dépends des autres. De plus, l’attention du gouvernement de Juba est surtout focalisée sur les enjeux des ressources en pétrole qui font l’objet de négociations avec Khartoum.

4. Pourquoi le Soudan du Sud est-il instable?

Ce tout nouvel état est aussi déstabilisé par les conflits qui explosent aux frontières. Les tensions entre Juba et Khartoum se sont accrues au sujet de la région frontalière d’Abyei riche en pétrole et revendiquée par les deux camps. Une équation complexe puisque le Soudan du Sud détenteur de plus de 75% des réserves de pétrole des deux Soudans réunis doit tout de même passer par les oléoducs du Nord pour conduire l’hydrocarbure vers l’Egypte.

Le 20 janvier, Juba a même annoncé qu’il allait interrompre sa production de pétrole, tant que les deux parties n’auront pas réglé leurs différends. Ce point de non-retour inquiète beaucoup l’ONU. Lors du sommet de l’Union Africaine à Addid Abeba, en Ethiopie, un responsable de l’ONU a déclaré que la "situation au Soudan et au Soudan du Sud a atteint un point critique, elle est devenue une menace majeure pour la paix et la sécurité à travers la région".

L’instabilité provient aussi d’une rébellion des Soudanais de la branche nordiste du Mouvement populaire de libération du Soudan, dans la région du Blue Nile et du Kordofan-Sud. Ces soulèvements ont été violemment réprimés par l’armée d’Omar el-Bechir (surtout dans le Blue Nile), provoquant l’exil de près de 80.000 personnes au Soudan du Sud et 33.000 en Ethiopie, selon l'OCHA.

Pour tous ces conflits, chacun accuse l’autre de soutenir une rébellion sur son sol. Juba accuse notamment Khartoum d’armer les éthnies de l’état de Jonglei pour provoquer un bain de sang, et ainsi prouver l’instabilité du Soudan du Sud afin de prendre l’ascendant sur les négociations.

Au delà des conflits géopolitiques entre les deux états, le manque d’unité d’un pays qui ne s’est construit qu’en opposition au Nord empêche d’en faire une "nation". Comme l’explique Roland Marchal, "les Sud-soudanais ont partagé l’hostilité contre le Nord, mais il n’y a pas d’unité. Il s’agit d’un pays aux régions et populations hétérogènes. Les hommes politiques doivent créer cette unité, en avouant leurs responsabilités dans ces années de violence". Mais le temps de la réconciliation est loin d’avoir sonné. Dans ce pays qui a vécu plus de deux décennies de guerre avec le Nord, l’escalade actuelle de la violence laisse présager un retour de la guerre civile.

Crédit photo:  Irin/Peter Martel.