
Bhekinkosi Moyo est expert des questions liées à la philanthropie, la société civile et la gouvernance à TrustAfrica, une fondation africaine membre du African Grantsmaker Network qui cherche à promouvoir la philanthropie africaine.
Youphil: Peut-on parler de "philanthropie africaine"?
Bhekinkosi Moyo: Ce que les occidentaux appellent philanthropie existe sur le continent, mais nous n’avons jamais appelé cela comme ça. Elle se traduit plutôt par les notions de solidarité et de réciprocité, qui se révèlent par le biais de formes philanthropiques diverses qui ne sont pas l’apanage des plus riches. On peut citer comme exemple les coopératives ou encore les sociétés funéraires qui permettent aux gens de mutualiser les frais à la mort d’un des membres de leur communauté.
La philanthropie africaine est souvent décrite, à tort, comme indigène et informelle (pdf), alors que les fondations internationales en Afrique sont qualifiées de modernes. Il vaut mieux dire qu’il existe en Afrique une philanthropie horizontale – celle de la communauté, de la famille – et une philanthropie verticale, plus institutionnelle, inspirée d’un modèle étranger.
Quel a été le rôle des fondations internationales?
Ce sont les fondations étrangères qui ont encouragé la création de fondations africaines sur le même modèle. Par exemple, la Fondation Ford a mis en place des trusts ou encore des fonds personnels tels que le Kenya Community Foundation. Mais ces fondations n’ont pas pris en compte la vision locale de la solidarité et les différentes nuances de la notion de bien-être en Afrique. Par exemple, leurs systèmes de subventions, d’audit ou encore de gouvernance ne sont pas adaptées au mode de fonctionnement des organisations africaines qui devront donc passer par une phase d’institutionnalisation pour bénéficier de l’argent de ces fondations.
Qu’en est-il des fondations financées par des Africains?
Il y en a de plus en plus comme celles de Theophilus Danjuma ou encore de Tony Elumelu. Justement, celle de Tony Elumelu illustre le fait qu'on a besoin d'un système qui parte des particularismes locaux, et pas le contraire. Il a fait le constat que nous manquions d’entrepreneurs; sa fondation s’attèle à pallier ce problème. Le nombre d’individus à hauts revenus en Afrique augmente plus vite que partout ailleurs dans le monde.
Les riches africains risquent donc de donner de plus en plus et d’une manière qui prendra mieux en compte le contexte local et qui mettra en avant l'Afrique non pas comme terre de charité mais comme lieu d'innovation et de succès. Pour le moment, ces fondations réduisent la philanthropie au financement des aspects matériels du bien-être, tels que la santé ou l'accès à l'eau. Or les questions du leadership et de la gouvernance sont des enjeux de taille que les fondations devront aborder.
Pensez-vous qu’il y ait un manque d’incitations légales ou financières pour les philanthropes ?
En effet. Pour mettre en place une fondation, il faut soit mettre en place un trust [NDLR: fiducie philanthropique] ou une ONG. Il faut être une organisation d’intérêt public pour bénéficier de dégrèvements. Il y a deux problèmes: d’une part, le secteur de la philanthropie ne fait pas un lobbying assez actif pour faire avancer les choses.
D’autre part, il est parfois difficile de faire entendre le rôle joué par la philanthropie dans le développement, puisqu'elle est plutôt considérée comme de la charité. C'est pourquoi la création du réseau philanthropique African grantmaker's network, qui réunit des organisations philanthropiques sur toute l'Afrique, est déterminante pour faire avancer les choses.
Certains estiment que les nouveaux riches n’ont pas assez d’exemples à suivre.
C’est un problème qui est en train de se résoudre. Les quinze dernières années, il n’y avait personne. Puis il y a eu Mo Ibrahim, qui a suscité beaucoup d’engouement. Mais il n’était pas basé en Afrique et les gens ont vu ça comme l’affirmation d’un manque de confiance envers le continent. Maintenant, nous avons des personnes comme Tony Elumelu, Theophilus Danjuma ou Aliko Dangote, qui sont des champions de la philanthropie, quasiment au même niveau que Bill Clinton ou Warren Buffett.
Le Giving Pledge peut-il fonctionner en Afrique?
Des personnes telles que Cyril Ramaphosa ou Mo Ibrahim vont dans cette voie là. Mais de manière implicite, les riches africains veulent rester anonymes. Ils pensent, comme on dit ici, "qu’on ne peut pas danser au son du tambour que l’on frappe soi-même". Ils ont aussi peur de devenir des pions si on sait publiquement qui ils sont et ce qu’ils font.
Est-ce trop simplificateur que de parler d’une seule "philanthropie africaine" à l’échelle du continent?
Il faut évidemment reconnaître que les contextes sont différents d’un pays à l’autre, d’une communauté à l’autre. Par exemple, l’Afrique du Sud a plus développé sa philanthropie parce qu'il s'agit d'une des économies les plus fortes, et aussi parce qu’ils sont meilleurs en communication. Mais dans tout le continent on peut utiliser les même points d’entrée pour une discussion sur la philanthropie en Afrique: la mutualité, la réciprocité, le réinvestissement ou encore le concept d’Ubuntu qui, dans les langues Bantoues, veut dire "nous sommes à cause des autres."













