Tunisie: "Rompre avec l'image des ONG sous Ben Ali"

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Après un an de révolution et un contexte favorable à l’émergence de mouvements de solidarité locale, nationale et internationale et de pratiques socialement responsables, il n’est pas étonnant de voir les ONG en Tunisie se multiplier: en un an, leur nombre a augmenté de 15%. Mais ce renouveau ne concerne pas seulement l’émergence de nouvelles associations puisque des ONG plus anciennes ont aussi repris leurs activités et animent avec dynamisme la société civile tunisienne.

Un foisonnement associatif

Les freins juridiques, en amont et en aval de la création des ONG, ont été, avant la révolution, un obstacle important au développement du monde associatif. Ainsi, différents dispositifs juridiques conditionnaient de fait la mise en place d’une association - et donc le respect de la liberté d’association - à l’accord de l’État.

Or ce processus administratif était appliqué de manière discrétionnaire, sélective, discriminatoire et ambigüe. Aujourd’hui, le vécu des ONG est bien différent. Un décret-loi de septembre 2011 a amoindri le pouvoir discrétionnaire de l’administration. Sur le terrain, les ONG expriment un soulagement profond face à une liberté d’expression retrouvée et au renouveau d’espaces de débat et de délibération depuis la chute du régime.

Couper avec le passé

Travaillant sur des sujets variés (principalement la plaidoirie, l’urgence, le développement et la protection de l’environnement), ces nouvelles ONG ont été créées avec beaucoup d’optimisme et d’espoir. Mais elles sont également déterminées à rompre avec les pratiques associatives de  l’avant révolution: "Nous voulons créer une dynamique locale qui permette de rompre avec l’image de la majorité des ONG à l’époque de Ben Ali", m’a ainsi récemment expliqué Khaled Amami, fondateur de l’Association Citoyenneté et Culture Numérique (ACCUN), une ONG à Menzel Bouzaiene, dans la région de Sidi Bouzid.

Autre changement, de taille, depuis un an: la perception de la légitimité des ONG par le reste de la population. Certaines d’entre elles étaient souvent perçues comme des soutiens au pouvoir en place. "Avant, nous ne voulions pas participer à leurs activités culturelles ou de développement car les discours étaient toujours les mêmes et les participants aussi", m’a ainsi confié Lilia Andolsi, présidente de l’association Développement et Promotion de la femme de Béja, qui n’avait jusqu’alors jamais été active au niveau du réseau associatif.

"Même si nous étions méfiants juste après le 14 janvier 2011, des ONG ont fait preuve depuis d’une intégrité, de transparence et d'une volonté sincère afin d'atteindre les objectifs pour lesquels elles ont été créées. Un changement frappant!" C’est donc une certaine crédibilité, perdue au cours des dix dernières années, que la majorité des ONG tunisiennes ont pu conquérir à nouveau.

Toutefois, le nouveau nuage associatif tunisien n’est pas encore homogène et transparent. En effet, certains estiment qu’il faut encore du travail pour différencier les ONG militantes, qui veulent faire un réel travail sur le terrain, de celles qui demeurent fidèles à l’ancien "modèle".

Contribuer à la transition démocratique

Les ONG tunisiennes sont très conscientes de l’opportunité qu’elles ont, si elles unissent leurs forces, d’aider leur pays à réussir la transition démocratique tout en démontrant que leur engagement et leur générosité sont des facteurs clés pour mobiliser les citoyens, renforcer leurs moyens d’actions et contribuer à une meilleure qualité de vie pour tous.

Toutefois, créer cette force commune demeure un défi et révèle la nécessité de mettre en place un réseau d’ONG au niveau local, régional et national qui permettrait de drainer une dynamique de transfert de savoir et de savoir-faire, ainsi que le partage des bonnes pratiques.

De même, l’accès aux ressources demeure un défi. Pour le moment, c’est l’esprit du bénévolat, de l’entraide et de la persévérance qui permet de surpasser les problèmes liés aux ressources financières très limitées voire même inexistantes de certaines ONG.

Cette effervescence et pugnacité sont très fortes, encore un an après la chute du régime. Mais afin d’assurer leur autonomie, la question de renforcement des capacités des ONG tunisiennes se pose. Il leur faut participer à des programmes à l’échelle nationale et internationale qui exigent une expertise aussi bien managériale que technique et agir en tant qu’organisme d’expertise participant à la création de l’emploi dans une approche socialement responsable. Bref, les ONG tunisiennes ont encore du chemin à parcourir.

Il semble donc nécessaire de créer des partenariats et des synergies aussi bien avec les institutions privées que des organisations à but non lucratif à l’échelle internationale afin que le monde associatif puisse aussi passer d’un système assisté à un système autonome plus durable qui pourra, espérons-le, influencer positivement les politiques publiques.
Crédit photo: cyberien 94/Flickr

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