Agriculture: la révolution des petits sachets

Le secteur agricole se met à la distribution en sachets. Le point sur une possible solution pour développer les ressources des petits producteurs confrontés aux crises alimentaires.

Difficile de ne pas croiser dans tout village indien, une petite échoppe de rue avec des guirlandes colorées de sachets de shampooing de 1 roupie (moins de 2 centimes d’euros) ou des piles de mini savons. On a même vu des commerçants utiliser des chameaux drapés de ces sachets de shampoings pour démarcher des villages isolés.

Un conditionnement BOP

Hindustan Unilever est derrière cette innovation "Base de la Pyramide" (BOP). Ils avaient remarqué que leurs shampoings et savons étaient trop chers pour les familles pauvres, ils ont donc repensé le conditionnement en doses individuelles à très bas prix. Ils les ont vendus d’abord en porte-à-porte avec des "shakti ladies", des femmes qui ont lancé leur commerce ambulant grâce à un microcrédit. Ces sachets à 1 roupie rapportent une part significative des revenus d’Hindustan Unilever et fournissent du travail à un réseau dynamique de petits commerçants.

Les petits paysans des pays du Sud sont loin des rendements optimaux. En Afrique par exemple, ils pourraient multiplier par 2 ou 3 leurs rendements s’ils avaient accès aux technologies existantes. Est-ce que le succès à grande échelle de la vente des shampoings à une roupie peut être transféré au secteur agricole? Résoudre la crise alimentaire actuelle ne signifie pas forcément inventer de nouvelles technologies mais pourrait se faire avec des approches innovantes de marketing ou de dissémination qui facilitent l’accès des petits paysans aux solutions existantes.

Une solution pour les petits producteurs agricoles

Est-ce que la révolution des petits sachets peut être le moyen de fournir aux paysans pauvres du Sud une meilleure qualité et variété de semences et autres intrants agricoles pour améliorer leurs rendements? Cette question a été posée à plusieurs entreprises du secteur agricole rassemblées récemment à Bruxelles au Forum Mondial Agricole pour “repenser l’agriculture”.

Des entreprises comme Syngenta, Bayer ou BASF ont déjà développé des mini-sachets de semences ou de pesticides adaptés aux fermes de moins d’un hectare. L’idée est que cela soit à un prix abordable pour le paysan, avec un retour sur investissement rapide dès la récolte suivante. Quelquefois ces mini-paquets permettent de faire des économies immédiates et d’être plus écologique car les paysans ont tendance à trop utiliser certains produits comme les engrais, tout en pensant bien faire.

La technique d’appliquer une capsule d’engrais au pied des plantes (microdosage) a été bien étudiée au Sahel par l’ICRISAT, qui a démontré que cette technique permet d’augmenter significativement les rendements.

Un besoin de solutions adaptées

Mais la petite agriculture fait face à de multiples défis. Faire pousser des plantes est beaucoup plus complexe que se laver les cheveux. La solution pour tous n’existe pas. Il y a beaucoup de variables qui entrent en jeu dans l’agriculture comme la nature du sol, le climat, l’accès à l’eau… Fournir simplement des mini sachets ne résoudra pas le problème à lui tout seul. Du conseil adapté à chaque situation est nécessaire pour que le paysan puisse faire un choix informé.

Arvind Kumar du Comité indien de recherche agricole (ICAR) l’exprime ainsi: “les paysans écoutent les commerçants d’intrants agricoles mais ils sont souvent peu éduqués. Comment peut-on s’assurer qu’en plus d’adapter ces technologies aux besoins du petit exploitant, elles soient aussi accompagnées d’une formation adéquate des fournisseurs pour guider les paysans à prendre les bonnes décisions?

Le paysan a besoin de réponses adaptées à sa propre situation et pour cela les services de vulgarisation agricole sont essentiels. Les TIC (technologies de l'information et de la communication) sont de plus en plus utilisées pour fournir du conseil agricole. Par exemple, des informations cruciales sont transmises via les téléphones portables, comme la période de semis, les prix du marché régional, les prévisions météo ou des alertes aux maladies. Chaque district en Inde dispose maintenant d’un centre de science agricole, capable de former les paysans en utilisant ces nouveaux medias.

L'agroécologie: une alternative

Mais les méthodes modernes agricoles ne sont pas forcément la solution adaptée à de nombreux paysans. Ainsi, l'utilisation de ressources locales et de méthodes de culture écologiques telles que la rotation de cultures et l’utilisation de légumineuses pour enrichir le taux d’azote dans le sol peuvent aussi améliorer la situation.

"Vu la malnutrition alarmante en Afrique et en Inde où 28% et 42% des enfants respectivement sont malnutris, nous avons besoin de diversifier les cultures", estime William Dar, directeur général d'ICRISAT. "L'une des façons est de s’assurer que les paysans ont les outils et l’incitation de cultiver une combinaison de légumineuses, céréales et légumes pour fournir une alimentation équilibrée."

Pour promouvoir la production de légumes secs dans les petites fermes, ICRISAT travaille avec la Mission nationale de Sécurité Alimentaire en Inde pour s’assurer que plus de paysans fassent pousser du pois d’angole, qui est naturellement riche en protéines. Dans chaque Etat, l’administration identifie les paysans pauvres et fournit un mini kit de semences, engrais et pesticides. Puisque plus de 65% des paysans indiens possèdent moins d’un hectare, un conditionnement réduit est adapté aux besoins et petit budget des petits cultivateurs, stimulant ainsi la production.

L’agriculture écologique et les biotechnologies peuvent aussi s’associer pour aider les paysans pauvres du Sud. Par exemple, l’entreprise de biotechnologie Danoise Novozymes travaille avec CleanStar Mozambique, qui aide les petits producteurs à produire plus de nourriture et d’énergie grâce à des pratiques d’agriculture durable. Les paysans fournissent par exemple les surplus de manioc à une unité de bioraffinage qui produit des gels de cuisson “verts”.

Comme John Barrett de DfiD (ministère britannique du Développement international) le souligne, “avec les 9 milliards de personnes qu’il faudra nourrir en 2050, il est clair que nous devons soutenir les innovations qui aideront les petits cultivateurs à produire plus et une meilleure nourriture."

Au final, c’est cependant le paysan qui décide s’il veut adopter ou non une innovation. L’agriculture est une entreprise très risquée, encore plus incertaine avec le changement climatique et la dégradation des sols. Cette prise de risques ne doit pas être prise à la légère, spécialement pour ceux qui doivent se demander chaque jour s’ils auront assez pour nourrir leur famille le lendemain.