
Vous avez peut-être reçu ces derniers jours dans votre boîte aux lettres des cartes Médecins sans Frontières ou encore des sacs Amnesty... En cette période de fêtes, les associations appellent, comme chaque année, à la générosité des Français. Mais que devient réellement tout l'argent récolté? Depuis certains scandales notoires, comme celui de l'Arc, la confiance des Français à l'égard des ONG s'est fortement effritée. Selon une étude du Comité de la Charte et de TNS Sofres, moins de la moitié d'entre eux font confiance aux associations et aux fondations. Et seulement 4% se déclarent "très confiants". Pour les trois quarts des Français, les contrôles doivent être renforcés afin que ces organisations respectent les intentions des donateurs.
Et pourtant, les moyens de vérification sont déjà bien nombreux. L'appareil législatif impose à ces organisations de tenir des comptes, certifiés, accessibles sur simple demande. Au-delà d'une certaine taille, elles doivent disposer d'un commissaire aux comptes et se soumettre au contrôle éventuel de la cour des comptes. Les certifications se sont également multipliées, avec, entre autres, IDEAS, NGOSCAN, AFNOR, ESSEC. Ou encore le Comité de la Charte, qui évalue, parmi d'autres critères, la transparence des organisations qui recueillent plus de 500.000 euros par an, en échange d'une participation financière.
De la négligence plus que de la fraude
Pour son président, Gérard de la Martinière, il existe quelques "précautions élémentaires" pour vérifier le sérieux d'une organisation: regarder si elle publie ses comptes, si l'objet de l'association est bien expliqué, qui sont les dirigeants...
Mais parfois, il arrive qu'une association honnête dans la dépense des dons ne publie pas ses comptes comme elle le devrait. "Souvent, les membres des organisations sont plus intéressés à l'idée de passer du temps sur des missions sociales que sur l'organisation de la transparence, un sujet moins passionnant", analyse Gérard de la Martinière. Des ONG peu transparentes ne sont donc pas automatiquement des fraudeuses, il s'agit souvent de simple négligence. "Le degré de professionnalisme des organisations est variable, souvent en fonction de leur taille. Les plus jeunes ont parfois du mal à s'organiser, d'autres ont trop vieilli, et pâtissent d'une appropriation personnelle trop forte qui peut se traduire par une mauvaise gestion. C'est plus ça qu'une volonté de cacher quelque chose".
L'urgence prime sur le contrôle
Chez Padem, une petite ONG qui aide les enfants des pays en développement, la transparence n'a rien d'une contrainte. "Quand nous menons un projet, on s'intéresse naturellement à la façon dont est dépensé l'argent. Même sans obligation de rendre des rapports, on le fait parce que c'est la base, c'est notre boulot!" affirme Pascal Hus, administrateur de l'organisation. Contrairement à de nombreuses ONG, ses comptes ne sont pourtant pas disponibles sur son site internet. "On ne passe pas beaucoup de temps à s'occuper du web, sans doute à tort", explique-t-il. "Toutefois, nous proposons systématiquement à nos donateurs de leur envoyer les documents."
Mais est-il réellement possible de contrôler l'attribution de chaque centime, notamment quand on gère des programmes de plusieurs millions d'euros? Le salarié d'une grande ONG, qui a souhaité garder l'anonymat, affirme que "quand tu gères cinq millions de dollars pour un an de projet, franchement, tu ne fais pas vraiment attention à 10 ou 100 euros, alors que le donateur qui a envoyé son chèque, lui, a réfléchi longtemps avant d'écrire 10, 30 ou 100 euros". Il assure toutefois que les risques de fraude, du type de celle de l'Arc, sont quasi-impossibles au siège, les contrôles étant "trop nombreux et sérieux".
En revanche, sur le terrain, c'est autre chose... "C'est tentant quand tu es Somalien, Haïtien ou réfugié, avec pas grand chose dans tes poches ni ton estomac, de détourner des stocks, que tu peux ensuite revendre au marché local." Difficile alors de surveiller rigoureusement chaque ressource, qui plus est après une catastrophe. "Lors d'une situation d'urgence, on dit que "les robinets sont ouverts", car tu ne peux pas contrôler de la même façon qu'un projet régulier. Tu as des gens qui vont mourir et qui passent avant ta comptabilité et le respect des procédures. Et là, les dérives sont nombreuses. C'est le prix à payer pour la réactivité."
"La dictature de la transparence"
Alors quid de la transparence des comptes? Car les problèmes de comptabilités ne viennent pas toujours de la fraude, mais aussi de la gestion des ressources. Dépenser une trop grosse partie des dons pour des salaires ou de la communication ne passerait sûrement pas auprès des donateurs... "Il y a des arrangements, bien sûr, afin de pouvoir présenter un budget acceptable ou présentable". Chez Padem, Pascal Hus assure en revanche que "quand un partenaire local est défaillant, on le dit dans nos rapports". Une transparence qui, dans certains cas, peut nuire à l'action de l'ONG. "On a vu des programmes humanitaires arrêtés car ils publiaient de façon transparente qu'un peu d'argent avait disparu!" s'indigne Roberto Garcia Saez, auteur du livre Onu soit qui mal y pense.
A la tête d'une société de conseil pour les ONG, longtemps salarié des Nations Unies, il dénonce aujourd'hui la "dictature de la transparence". Selon lui, "il faut dire au public que dans l'humanitaire, on déplace des ressources, de façon rapide et, oui, il y a un risque de malveillance, de vol, de corruption, de détournement. Il faut qu'on le reconnaisse, sinon personne ne peut opérer". Loin de s'opposer à la transparence ou de donner des excuses à la fraude, il dénonce le "populisme" de la tolérance zéro, qui pousse parfois certains acteurs de l'humanitaire à refuser des missions à la gestion trop complexe, par peur de perdre leur poste. "Je veux simplement aller vers plus d'humanitaire que vers moins d'humanitaire". Ce type de discours, qui refuse l'infantilisation des donateurs, permettra-t-il de leur redonner confiance?
Crédit photo: Mikecco sur Stock.xchng
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