Panique à l’Unesco

Le retrait américain du budget se fait déjà sentir sur le terrain, où des programmes ont été supprimés.

"Nous devons trouver 35 millions de dollars en deux mois." Eric Falt, chargé de l’information du public à l’Unesco, a bien conscience du compte à rebours terrible auquel doit faire face l’organisation onusienne.

Début novembre, les Etats Unis annoncent leur retrait du budget. En cause: l’admission, décidée à l’unanimité par les Etats membres de l'organisation, de la Palestine au sein de l’Unesco. Or, deux lois votées en 1990 et en 1994 par le Congrès américain interdisent aux Etats Unis de subventionner tout organisme onusien reconnaissant la Palestine comme membre à part entière.

Une situation paradoxale, selon Eric Falt, car "jamais nous n’avons été aussi proches des Américains. Nous travaillons avec eux pour trouver des solutions afin qu’ils continuent à soutenir l’Unesco."

Soixante-cinq millions de dollars n’arriveront donc pas dans les caisses, soit 22% du budget de l’Unesco. Or, le fonds d’urgence de l’organisation n’est que de 30 millions de dollars, à savoir 4% seulement du budget global de l’organisation, lorsqu’un taux raisonnable serait de 10%.

Deuxième coup dur pour l’Unesco: la sanction est immédiate, dans la mesure où les Etats-Unis avaient prévu, comme d’habitude, de verser leur contribution en novembre. "Nous sommes forcés de réduire la voilure", euphémise Eric Falt, évoquant l’annulation de colloques, de voyages, et de publications... Les robinets sont coupés donc; les embauches gelées, des programmes arrêtés immédiatement. Pour ceux qui sont maintenus, la tâche n’en est pas moins ardue, car le personnel disponible pour les gérer et en assurer le suivi est moins nombreux.

Le retrait des Etats Unis ne sera donc pas sans conséquences, dans la mesure où l’Unesco a pour rôle de soutenir la reconstruction de pays en difficultés, pas forcément en œuvrant dans des programmes d’aide directe, mais en conseillant les autorités dans une logique d’"empowerment" [NDLR : renforcement des capacités] et de pérennisation des institutions locales.

"La suspension annoncée de la contribution américaine pour 2011 affectera immédiatement notre capacité à maintenir nos programmes dans des domaines critiques: atteindre l'éducation universelle, apporter un soutien aux nouvelles démocraties et lutter contre l'extrémisme", a ainsi rappelé la directrice de l’organisation, Irina Bokova.

> Voir la vidéo de son intervention (en anglais):

Cette restriction budgétaire devrait donc amputer des programmes partout dans le monde, en Irak, en Afghanistan, en Tunisie, etc. En Haïti, pays où l’Etat reste à (re)construire, plusieurs projets ont du être abandonnés.

Du matériel devait ainsi être envoyé à plusieurs écoles en province. Le projet est suspendu, tout comme le programme de formation d’enseignants dans un lycée technique, destiné à apprendre aux futurs maîtres d’ouvrage sur les chantiers les techniques visant à reconstruire des habitations plus solides.

Un autre programme de sensibilisation au développement durable – le pays subit une déforestation dramatique - est suspendu. Tout comme la diffusion de messages de prévention contre le choléra (au moins 6.000 Haïtiens sont décédés depuis un an à cause de cette maladie) qui devaient être diffusés à la télévision.

Gotson Pierre, journaliste responsable du Groupe Medialternatif, éditeur du site d’infos Alterpresse, soupire: "Je crains le contrecoup, notamment si le Canada, un de nos plus grands bailleurs ici en Haïti, n’est pas disposé à prendre le relais des Etats-Unis. L’Unesco a permis de restaurer des œuvres d’art après le séisme, de soutenir la culture. La conservation du patrimoine fait aussi partie de la reconstruction du pays." Et de citer un futur programme d’établissement de cybercafés qui pourrait ne jamais voir le jour, à cause du retrait américain.

Face à l’ampleur des coupes budgétaires, l’Unesco tente de rester zen. "Les Américains mettent beaucoup d’énergie pour trouver une solution à cette situation", indique Mogens Schmidt, également en charge de la communication à l’Unesco.

En attendant, l’organisation est obligée de revoir ses pratiques de collecte de fonds, en faisant les yeux doux à de nouveaux donateurs. Première preuve de ce changement, l’insertion sur la page d’accueil de son site officiel d’un bouton "Donate" pour solliciter la générosité des internautes

Les partenariats avec de grandes entreprises (comme Apple, Google, Procter et Gamble) devraient être renforcés. Un fonds d’urgence opérationnel, visant à faire appel à des contributions extra-budgétaires de la part des donateurs habituels, va également être lancé.

Par ailleurs, de nouveaux donateurs ont fait leur apparition à la suite du retrait américain, comme le Gabon, qui a annoncé – non sans provoquer un tollé – un don de deux millions de dollars.

Un élan de sympathie qui reste néanmoins insuffisant pour combler le déficit de 143 millions de dollars auquel va devoir faire face l’organisation en 2012.

Dessin: Rash Brax.