Au Guatemala, une ancienne guerillera combat les féminicides

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Chaque jour, au moins deux femmes meurent dans ce petit pays d'Amérique centrale. A la tête d'une fondation, Norma Cruz rend justice aux victimes.

Norma Cruz est une femme fluette qui pourtant s'attaque avec courage à un des fléaux du Guatemala: la violence faite aux femmes. En 2010, 695 ont été tuées, deux en moyenne par jour, selon les services du procureur des droits de l'Homme au Guatemala.

Des chiffres alarmants et pourtant encore en-dessous de la réalité selon l'avocate guatémaltèque, spécialiste des droits de l'Homme, Martha Garcia: “Seuls les cas dénoncés sont comptabilisés. Ce sont sûrement 6 ou 7 femmes qui sont tuées chaque jour”, assure-t-elle.

Norma Cruz est à la tête de la fondation Sobrevivientes [NDLR: Survivantes] qui fournit un appui psychologique et juridique aux femmes victimes de violences et s'oppose aux adoptions illégales. Ce nom, “Survivantes”, rappelle qu'elles ont su se relever pour s'engager dans une nouvelle vie: “Nous travaillons avec des femmes qui ont la force de rompre le cycle de la violence en recherchant la justice et ne restent pas assises à pleurer leur douleur”, explique la présidente de la fondation.

A 49 ans, cette mère de deux enfants a elle-même fait face à des agressions. Son ex-époux a violé sa fille. C'est l'élément déclencheur qui a conduit à la création de Sobrevivientes en 2003: “Il n'y avait pas à ce moment-là d'organisation qui aide les femmes avec une attention personnalisée, avec des professionnels”, raconte-t-elle.

La violence contre les femmes comme arme de guerre

Cette petite femme brune explique cette violence par les cicatrices du conflit armé (1960 à 1996), qui ne se seraient jamais refermées. Elle décrit une période où les femmes étaient utilisées comme des “butins de guerre” et une sauvagerie qui n'a “jamais cessé depuis cette époque.” 

Selon Kelsey Alford-Jones, présidente de l'ONG étasunienne “Guatemala commission des droits de l'Homme” (Guatemala Human Rights Commission) “la violence sexuelle était utilisée pour effrayer les communautés. C'était une pratique enseignée aux soldats. Aujourd'hui, cette méthode est utilisée par la police et les agents de sécurité privé.”

Les femmes sont aussi victimes des trafiquants de drogues, de ces gangs nommés les Maras. Kelsey Alford-Jones, dont l'organisation tente de se faire le porte-voix international de ces assassinats, tient cependant à nuancer leur rôle: “Il est souvent dit que les fémicides sont dûs au crime organisé mais de fait la plupart des meurtres sont commis par le mari de la victime.

L’État a promulgué une loi en 2008 qui punit de 25 à 50 ans de prison les auteurs de fémicide. En 2001, une organisation, la Coordination nationale pour la prévention de la violence intrafamiliale et contre les femmes, a été mise en place. Elle est chargée d'impulser des politiques publiques pour “prévenir, sanctionner et éradiquer” les violences au sein des familles.

Norma Cruz, dont la fondation est pourtant financée en partie par des fonds dépendant du gouvernement à travers le secrétariat présidentiel de la Femme, juge cet effort insuffisant: “Les structures gouvernementales demeurent en retard et l'augmentation de la violence, de la torture et de la répression se poursuivent dans une société où elles sont acceptées.

Des crimes en toute impunité

La justice n'a pas non plus de réponse à ce fléau. Kelsey Alford-Jones assure que “98% des cas de violences contre les femmes demeurent impunis. La plupart des femmes ne dénoncent pas, parce qu'elles ne connaissent par leurs droits, parce qu'elles n'ont pas accès aux postes de police, parce que, à l'instar des femmes indiennes ne parlant pas l’espagnol, elles sont discriminées ou parce qu'elles ont peur des représailles.” Cette situation d'impunité mène au pire: “Du coup, beaucoup de violences domestiques se poursuivent et se terminent en fémicide.

C'est aussi contre cette impunité que se bat Norma Cruz. Sobrevivientes cherche à ce que justice soit faite pour le meurtre de Kelly Margoth, tuée à l'âge de 17 ans d'une balle dans la tête, ou encore pour Veronica José, séquestrée et tuée au même âge par des forces de sécurité de l'Etat.

Cette soif de justice a guidé la militante toute sa vie. Croyante, elle s'est dès 13 ans engagée comme missionnaire de la congrégation “Esclaves du Sacré-Cœur de Jésus” et s'est investie en 1982 auprès des déplacés victimes du conflit armé. Mince, d'apparence presque fragile, Norma Cruz a elle-même pris part au conflit en tant que membre de “l'Armée guérillera du peuple”(EGP) de 1980 à 1996. Elle assume: “J'ai toujours voulu faire prévaloir le bien commun et la cause des plus pauvres. C'est pour cela que j'ai été guérillera. Aujourd'hui je maintiens mes principes.

Titulaire d'un baccalauréat en sciences et lettres mais forte de connaissances en droit et criminologie, Norma Cruz a su doter sa fondation de professionnels. Appuyée par des avocats, Sobrevivientes a fourni un soutien juridique à 6672 femmes en 2010 (lire le bilan 2010 de la Fondation ici, en PDF). Les deux permanences de la fondation, ouvertes sept jour sur sept, accueillent quotidiennement 30 à 40 personnes. “Cela peut paraître beaucoup mais au vu du nombre d'habitants [NDLR: presque 14 millions d'habitants] c'est trop peu”, tient à spécifier la présidente de la fondation.

L'aide n'est pas seulement juridique. Elle est aussi sociale (aide à l'éducation, à la santé) et psychologique. La fondation donne le courage de dénoncer: “Sans suivi psychologique il serait beaucoup plus difficile pour les femmes d'accepter la violence qui leur a été faite et de l'attaquer.

Norma Cruz pointe du doigt l'inaction de la police: “Souvent ils attendent que les femmes arrivent après avoir reçu des coups, après des agressions qui ont mis leur vie en péril pour réagir. Il subsiste une culture machiste qui sous-entend que c'est la femme qui a provoqué l’agression.” C'est pour cela que Sobrevivientes donne des cours dans des écoles, afin de sensibiliser les plus jeunes aux violences féminines. Elle forme aussi le personnel de police, des juges et des avocats.

Reconnue et menacée

Les efforts de Norma Cruz sont reconnus à l'international. Kelsey Alford-Jones de “Guatemala commission des droits de l'Homme” avertit que “Norma est très importante au Guatemala. Elle dirige une des seules organisations traitant de la violence faites aux femmes qui offre un service complet. Elle a beaucoup d’impact dans la lutte contre les violences féminines.” La présidente de Sobrevivientes a reçu de nombreux prix. Elle a été reconnue comme une des 100 personnalités qui ont marqué l'année 2009 par le quotidien espagnol El Paìs et, la même année, s'est vue remettre des mains d'Hillary Clinton et Michele Obama le prix international des femmes de courage.

Cette notoriété ne l'éloigne pas du but qu'elle s'est fixé: “Cela m'engage encore plus à continuer de travailler pour éradiquer l'impunité” dit-elle.

La quadragénaire est déterminée. Pas question de laisser tomber son combat malgré les menaces de mort dont elle est régulièrement la cible. Comme ce 30 août 2010, quand un texto sur son portable l'avertit que “la fondation [va] exploser en mille morceaux.” Amnesty international a d'ailleurs lancé une campagne en sa faveur l'an passé. Norma Cruz, imperturbable, qualifie ces menaces de “pain quotidien”. Elles l'”encouragent à poursuivre et ne pas abandonner les victimes.

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