Une ministre égyptienne contre les non-dits

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Brise d’espoir en Egypte. Moushira Khattab lutte contre l'excision, contre le travail des enfants… Elle est depuis fin mars ministre égyptienne de la Famille et de la Population.

Dans un pays où les thèmes sensibles sont soigneusement évités, cette femme de 65 ans n'hésite pas à aborder les sujets qui fâchent, ébranler des traditions millénaires, pousser l'Etat à agir. Pour preuve : nommée secrétaire générale du Conseil National de la Mère et de l'Enfant en 1999, elle lance une campagne contre la mutilation génitale, ablation rituelle du clitoris, dans un pays où 97%  des femmes étaient excisées en 2005, d'après des statistiques rendues officielles par le ministère de la Santé.

Ce conseil national a appelé des villages entiers à renoncer publiquement à cette pratique. Une quarantaine de villages, des docteurs et des religieux l'ont fait. Le sujet fait alors débat, un débat relancé après le décès d'une petite fille à la suite d'une hémorragie en juillet 2007. Le Parlement décide de s'emparer enfin du problème. L'excision est criminalisée en juin 2008 : les auteurs risquent jusqu'à 2 ans de prison ainsi qu'une amende d'environ 750 euros. Bien que la mutilation génitale ait été  officiellement condamnée depuis 1997, l'avancée est majeure.

« Bientôt l'Egypte sera libérée des mutilations »

«Cette campagne a facilité la criminalisation de la pratique. Maintenant, nous devons encourager la société à surveiller que la loi soit appliquée», soutient Moushira Khattab, avant de poursuivre : « Bientôt l'Egypte sera libérée des mutilations génitales féminines.»  Au-delà de le législation, ce sont les mentalités qui évoluent : « Ce n'est que très récemment que les Egyptiens discutent de l'excision, même dans les fictions le sujet est abordé. Ce n'était pas imaginable seulement trois ans auparavant», soutient Claude Guibal, correspondante de Libération au Caire.

L'engagement de Moushira Khattab est aussi salué par le monde associatif : «Elle est à l'écoute et a fait preuve du courage en abordant des sujets sensibles comme elle l'a fait», témoigne le directeur de l'Association égyptienne de développement global (AEDG). Du courage... le mot est fort mais juste. Elle n'a pas seulement fait preuve d'audace et d'énergie en abordant des sujets tabous, elle a le cran de sortir du mutisme de sa classe sociale. «Le cloisonnement entre les classes est fort. L' élite n'aime pas évoquer la pauvreté et se voile la face», dénonce Claude Guibal.

Un constat que partage Barah Mikaïl, chercheur spécialisé sur le Moyen-Orient à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS): «La bourgeoisie moyenne, les couches populaires et l'élite économique et politique ne se côtoient pas. Du coup, il y a une véritable déconnection des réalités de la part des dirigeants.» Moushira Khattab ne nie pas ce phénomène.

«Je suis guidée par les Droits de l'Homme »

Cette mère de deux enfants, grand-mère de deux autres, élégante, brushing soigné, n'hésite pas à expliquer que, durant longtemps, elle a cru que l'excision était peu répandue. Elle a changé de point de vue lorsqu'elle a rejoint le Comité des droits de l'enfant des Nations Unies.

Après sa carrière de diplomate, notamment en Afrique du Sud où elle a reçu l'Ordre Good Hope des mains de Nelson Mandela, cette nouvelle fonction est une révélation. «Ça m'a beaucoup aidé à poser les problèmes différemment. Appliquer les droits de l'Homme aux plus démunis est la seule façon de les considérer comme égaux. Vous réalisez que donner un euro à un enfant n'est pas la solution. Vous réalisez qu'il a le droit de jouir d'une bonne santé, le droit d'être protégé de toutes les formes de violence et le droit d'être écouté. Dans tout ce que je fais maintenant, je suis guidée par les Droits de l'Homme et je n’en accepterai pas moins.»

Elle assure que son statut de ministre ne changera pas la donne : « Le ministère continuera son travail jusqu'à ce qu'aucune fille égyptienne ne soit excisée.» Son poste a d'ailleurs été créé à sa mesure, conservant les prérogatives du Conseil National de la Mère et de l'Enfant.

Une proche de Suzanne Moubarak

L'enthousiasme de Moushira Khattab n'est pas partagé par le directeur de l'Association égyptienne pour le développement : «Il y a de l'espoir mais les Egyptiens sont dans l'expectative. Ses attributions sont encore vagues. Reste encore à savoir jusqu'où le changement est ancré dans la volonté de l'Etat.» Si ce n'est pas le cas, Moushira Khattab aura-t-elle la volonté de s'opposer? Non. Proche de Suzanne Moubarak, l'épouse du Raïs à qui elle doit son poste à la tête du Conseil National de la Mère et de l'enfant, Moushira Khattab n'est pas une dissidente.

Elle décrit d’ailleurs sa puissante amie en termes élogieux: «C’est une femme de vision et de courage». Et de continuer : «J’ai eu de la chance de travailler sous son autorité durant de nombreuses années». Et encore : « Elle est une pionnière en considérant la détresse du trafic humain comme un crime. » Cette proximité avec le pouvoir fait douter. «Si cette femme n'était malléable, elle n'aurait pas été nommée à ces différents postes. On ne peut pas espérer qu'elle fasse mieux que ces prédécesseurs», conclut, sceptique, le chercheur Barah Mikaïl.

Pourtant, les objectifs affichés par le ministère de la Famille et de la Population sont ambitieux. Réduire la croissance démographique notamment en développant le planning familial ou améliorer la qualité de l'éducation afin de combattre le travail des enfants sont des politiques allant encore à l’encontre d’habitudes archaïques. Encore faut-il qu'Hosni Moubarak donne les moyens d'espérer.

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